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UNE HISTOIRE DE L'HOMOSEXUALITÉ EN AFRIQUE EST-ELLE POSSIBLE ?

 

Seule la fille ainée hérite du pouvoir. Quand la Reine n’en a pas directement, c’est la fille d’une de ses épouses qui reçoit le précieux héritage, car la Reine de la Pluie est considérée comme le « père ». Cette étonnante coutume suit celle du pouvoir royal et religieux des hommes : ils ont eux aussi plusieurs épouses. Sauf que les épouses de la Reine de la Pluie sont considérées comme des dames de compagnie, alors que dans le cas des épouses du roi zoulou Shaka, par exemple, les épouses sont considérées comme de réelles épouses ayant des devoirs conjugaux. Les chefs locaux ne voyaient aucune difficulté à donner en mariage leur fille à la Reine de la Pluie : ils en attendaient des faveurs politiques, économiques et religieuses (puisque la Reine de la Pluie aurait le pouvoir magique de faire pleuvoir – un atout décisif dans une communauté d’agriculteurs vivant des ressources de la terre).

Mais il n’y a pas que la Reine de la Pluie qui peut (et même doit dans son cas) se marier avec une femme, ce qui a choqué certains missionnaires. C’est le cas du Norvégien Schreudeur qui considère en 1847 que ces mariages sont la preuve que les zoulous vivent en état de péché. Ce missionnaire y voyait-il une perversion du mariage ? Ou considérait-il que ces unions avaient forcément un caractère sexuel scandaleux ? Impossible de le savoir. Pour certains ethnologues, ces unions entre femmes n’ont aucune dimension sexuelle (c’est la vision d’Eileen Krige et de Christine Obbo), alors que pour d’autres, l’éventualité d’une dimension affective ou sexuelle dans certains mariages n’est pas à exclure. Herkovits estime que les raisons qui poussent deux femmes à se marier peuvent être de plusieurs ordres, y compris sentimental. La plupart du temps, il s’agit de mariage arrangé pour des raisons économiques ou de transmission de patrimoine. Il y a ainsi des mariages dits de fantômes ou de tombe, contractés par la sœur d’un fiancé décédé qui épouse la promise de son défunt frère. Un autre cas assez fréquent est le mariage voulu par une femme stérile qui épouse une femme féconde pour qu’elle porte ses enfants. La femme stérile a le pouvoir sur le lignage et elle endosse tous les rôles et tous les genres : elle a en effet un rôle à peu près classique d’épouse et de mère de famille quand elle est avec son mari et un rôle totalement queer à nos yeux de mari et de père de famille vis-à-vis de sa femme. Est-elle féminine ? masculine ? hétérosexuelle ? queer ? Est-ce que la question a même un sens ???

La pratique du mariage entre femmes n’est pas seulement une particularité du sud de l’Afrique. On la retrouve au Bénin de manière assez courante. Mais le mariage est un contrat, une protection, il n’est pas forcément une union sentimentale ou sexuelle. Existe-t-il des exemples de pratiques sexuelles entre femmes en Afrique traditionnellement admises ou tolérées ?

Là encore, c’est assez compliqué. Prenons un exemple. En 1938, Herkovits, dont nous avons déjà parlé des travaux, documente une pratique traditionnelle chez les femmes zouloues. Les petites filles pré-pubères, entre 9 et 11 ans, étaient rassemblées en petits groupes de 8 ou davantage. Là, une femme plus âgée leur massait et leur tripotait les grandes lèvres du vagin pour les élargir (un vagin aux lèvres généreuses était apparemment prisé par les hommes au moment du mariage). Elle le faisait 8 à 9 fois dans l’année, en utilisant un instrument en bois. L’année suivante, les petites filles initiées à l’axoti devaient renouveler entre elles l’opération. Ces opérations rituelles admettaient donc parfaitement que des petites filles se touchent entre elles, non pour se masturber mais pour augmenter leur pouvoir de séduction auprès des hommes. On peut aisément concevoir que cette expérience puisse à la fois être perçue par l’œil occidental comme érotique et aussi comme non érotique. Quant à savoir ce qu’éprouvaient les petites filles sommées de se livrer à ce rituel, c’est le mystère… cela favorisait-il une attraction érotique ou sexuelle entre filles ? Cela en faisait-il des lesbiennes en puissance ? Là encore, est-ce que la question a un sens.

Il existe d’autres rites où des femmes ont des attouchements sexuels entre elles. C’est le cas par exemple au sud du Cameroun. Chez les Béti, Henri Ngoa puis Philippe Laburthe-Tolra ont documenté la pratique rituelle du « mevungu », une célébration de la puissance du clitoris. Cette pratique était demandée par les hommes quand ils n’avaient plus de gibier à chasser. Le « mevungu » était censé ramener les animaux. Plus généralement, il était aussi censé ramener la fertilité et l’équilibre. Le « mevungu » se composait de deux parties : une partie publique assez brève et simple (une invocation autour du paquet du « mevungu ») et une partie secrète plutôt longue et compliquée qui consistait à former ce paquet et à lui donner de la force. Dans la partie secrète, seules les femmes mariées et considérées comme fécondes pouvaient participer. Il s’agit d’une cérémonie faite à l’écart des hommes pendant laquelle les femmes à la suite de la chef du « mevungu », reconnue pour sa puissance sexuelle (établie par le nombre de ses enfants et par la taille de son clitoris), se mettent entièrement nues, dansent et sautent à de nombreuses reprises au-dessus d’un feu purificateur. La principale mission est d’entretenir l’évu, le plus gros clitoris. Il est nourri d’une sorte de bouillie que mangent ensuite les autres femmes, il est frotté au paquet du « mevengu » auquel il confère sa puissance, il est admiré par les autres femmes qui viennent se frotter contre lui pour acquérir à leur tour de la fécondité. Le but est magico-religieux : c’est un rite de survie du groupe. On en trouve un équivalent chez les Basa qui pratiquent non le « mevungu » mais le « ko’o » (ce qui veut dire escargot). La cérémonie est globalement la même, mais le fétichisme du clitoris va plus loin : lorsqu’une chef de rite meurt, son clitoris est prélevé et conservé dans une coquille d’escargot qui est ensuite l’objet d’un culte de fertilité. Même si les femmes chantent et admirent le clitoris d’une des leurs, en quoi peut-on y voir une tolérance pour les pratiques homosexuelles entre femmes ? Qu’y a-t-il de lesbien dans ces rites exceptionnels de crise économique et sociale ? Des femmes nues qui se touchent entre elles et adorent leur sexe ne sont pas pour autant des lesbiennes. Le concept ne colle pas… pas tel que nous le comprenons en Occident.

Les relations sexuelles entre femmes ont été documentées dans de nombreuses régions en Afrique : chez les Azande au sud-ouest du Soudan, entre co-épouses d’un même foyer polygame en l’absence du mari ou insatisfaites par lui, chez les co-épouses Nkundo de la République Démocratique du Congo ou chez les femmes Wahibé à Zanzibar. Il existe bien des mots, semble-t-il (je l’ajoute car je ne connais pas les langues africaines), pour décrire leurs relations sexuelles : kusagana (frottage), kulambana (cunnilingus)… Mais où cela mène-t-il ?

L’enquête reste bloquée car tout dépend de ce qu’on cherche. On peut trouver de manière minoritaire, partout dans le monde et à toutes les époques des pratiques sexuelles entre femmes, des sentiments très forts entre femmes débordant le cadre de l’amitié, mais peut-on parler d’homosexualité au sens d’une identité sexuelle ou d’une orientation sexuelle ?

Ces femmes ne nous tendent pas de miroir dans lequel on pourrait se reconnaître. Et pourtant… si nous vivions dans des sociétés fortement structurées par les coutumes et le rite, comme toutes les sociétés normées, ne bricolerions-nous pas avec les fenêtres d’ouverture et de pseudo-liberté qui pourraient nous être ouvertes ? Se poserait-on ces questions ? Ne ferions nous pas comme les filles rebelles du nord du Togo qui ne veulent pas se marier ? Y a-t-il une seule façon d’être lesbienne ?

Faut-il des mots pour le dire et des cadres pour le penser pour qu’on puisse parler de « lesbienne » ?

 

Pour en savoir plus : http://socio-logos.revues.org/37

 

Stéphanie Bee (30 Août 2010)

 

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