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LAURA DE FORCE GORDON (1838-1907),

CELLE QUI AIMAIT SON PROPRE SEXE

(SUITE)

 

Elle influence ou participe à la création en 1870 d’une Société pour le droit de vote des femmes en Californie. La même année, elle tient une centaine de discours publics sur le vote en Californie et dans la ville de Virginia City. Les années qui suivent sont celles d’un militantisme enthousiaste et qui ne ménage pas ses efforts.

Laura ne semble jamais satisfaite. En 1873, elle commence une carrière de journaliste : grâce à l’argent qu’elle a gagné avec les conférences spiritualistes, elle peut acheter une vieille presse et le titre du Stockton Weekly Leader, qu’elle transforme en quotidien. Elle installe les bureaux du périodique à Sacramento. Peu après, elle crée le Daily Democrat qu’elle revend en 1878. Le journalisme est un moyen supplémentaire de faire entendre sa voix publiquement.

En 1877, Laura de Force divorce de Charles Gordon. Elle aurait appris qu’il avait également une famille en Écosse, ce qui en faisait un bigame. À partir de ce divorce, on ne lui connaît plus de liaison avec un homme. Elle-même se déclare veuve. C’est aussi l’année où elle publie The Great Geysers of California où figure ce qui a été lu comme un « aveu » d’homosexualité.

En 1878, elle quitte la voie du journalisme pour entrer dans celle de la justice. Elle veut faire des études de droit, alors que cette voie n’est pas ouverte aux femmes. Elle s’inscrit donc à la Hasting Law School qui lui refuse l’entrée. Elle attaque en justice l’école qui doit finalement l’admettre en son sein. Elle fait partie des premières femmes à pouvoir faire des études de droit. En 1879, elle est l’une des deux premières femmes à être admise au barreau de l’État de Californie, avec Clara Shortridge Foltz qui partage son combat (et davantage ?) et qui est séparée de son mari depuis de nombreuses années.

Laura de Force Gordon

 

En 1885, elle est également une des deux femmes qui peuvent siéger au barreau de la Cour Suprême des États-Unis, la plus haute Cour de justice du pays. Le barreau devient une nouvelle tribune où elle excelle par son éloquence à défendre les droits des femmes et des criminels.

Laura de Force Gordon

 

Elle semble cependant très solitaire. En 1883, elle est touchée par la mort de ses deux parents. Elle n’a pas eu d’enfants avec Charles. En 1893, elle adopte le jeune fils d’une femme trop pauvre pour s’occuper de tous ses enfants : elle le rebaptise Verne Gordon, en lui donnant le nom de son ex-mari.

Après 1894, ses apparitions publiques diminuent significativement. En 1901, elle arrête de pratiquer le droit pour s’occuper de sa ferme à Lodi et de son fils. Les morts de ses proches la plongent dans une grande dépression. Le 5 avril 1907, elle meurt de pneumonie à Lodi, en Californie. En 1911, 4 ans après sa mort, les femmes de l’État de Californie obtiennent le droit de vote, soit 9 ans avant le reste des États-Unis.

 

Sans l’annotation manuscrite sur le livre, Laura de Force Gordon n’aurait pas été vue comme une lesbienne, même si sa manière d’être faisait que ses contemporains la considéraient comme une femme assez masculine. Aujourd’hui, depuis le livre de Molly McGarry, on s’interroge sur la façon dont le spiritualisme a pu jouer un rôle dans la naissance d’une culture « queer » : Laura de Force, en tant que médium à transe, a sans doute vécu sa sexualité par ce biais. En effet, les médiums, hommes ou femmes, se faisaient la voix des disparus quel que soit leur sexe. Ils pouvaient donc incarner des maris défunts, des épouses mortes, des enfants disparus et susciter un trouble de nature ambigu auprès de leurs « clients ».

Par ailleurs, Laura de Force, par son combat féministe, a été amenée à vivre dans une homosocialité forte où le combat rapproche des femmes et crée une sorte de sororité forte.

Cependant, elle est restée mariée près de 15 ans et elle a donné à son fils adoptif le nom de son ex-mari : on ne peut donc balayer cet amour. L’absence de sources attestant de sa vie « lesbienne » pose également problème. N’y a-t-il pas eu sur-interprétation de la dédicace en 1979 ? Rappelons le contexte : San Francisco est depuis les années 1970 devenu un centre important de la vie gay et lesbienne. Castro, le quartier gay, est devenu mythique. Trouver des ancêtres et montrer que la Californie est une terre ancienne d’hospitalité et de liberté pour les gays a pu pousser à faire de Laura de Force une « ancêtre » très recommandable (même si son discours anti-Chinois est nettement moins mis en avant).

La question reste toujours la même : la quête d’homosexuelles dans le passé a-t-elle un sens ? Laura de Force Gordon, qui figure souvent sur des « listes de personnalités » réputées lesbiennes ne fait-elle pas les frais d’un besoin de représentation et de visibilité présentable de la part des lesbiennes d’aujourd’hui ? Ou bien, lui rend-on enfin une part de sa personnalité qui était étouffée et cachée jusqu’à aujourd’hui ?

 

Stéphanie Bee (25 Janvier 2010)


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