MARIE-JOSEPHINE DE SAVOIE
(1753-1810)
Le 10 avril 1785, Mme de Gourbillon entre au service de Marie-Joséphine de Savoie en tant que suivante et lectrice par un brevet d’office.

C’est une charge honorifique. Il semble alors que Marie-Joséphine de Savoie tombe amoureuse de sa suivante au point que le comte de Provence, son mari, en conçoit de l’ombrage. Il ne tente pas de reconquérir sa femme mais se rapproche de la gouvernante des enfants de son frère Charles, la comtesse de Balbi qui a la réputation d’être pétillante et jolie : il lui faut une maîtresse pour être bien en cour. Celle-ci, qui intrigue à la Cour, fait tout pour se rapprocher du comte de Provence en devenant la dame d’atours de Marie-Joséphine. Il semble que cette dernière n’ait pas été insensible aux charmes de la comtesse, peut-être même plus que le comte de Provence dont les rumeurs disent qu’il préfère le sexe fort. Le comte de Balbi, mécontent d’être fait « cocu » devant tout Versailles avec l’accord du roi de France, regimbe un peu trop et se fait interner jusqu’à sa mort.
Il semble que Marie-Joséphine ait souffert de tout cela. On la dit alcoolique, buvant un peu trop de Tokay et de Malvoisie. Elle reste des heures avec sa lectrice et lui demande parfois de rester dormir avec elle. Le comte de Provence fait surveiller sa femme. Le 19 février 1789, il obtient de son frère une lettre de cachet contre Mme de Gourbillon, soupçonnée d’espionnage pour le compte de l’Angleterre. Ce n’est qu’un prétexte : « Le Roi et la Reine avaient jusque-là fermé les yeux sur la liaison contre nature de Madame avec cette intrigante et Monsieur lui-même l'avait tolérée » disent les chroniques de la Révolution française.
La favorite de la comtesse de Provence doit donc quitter immédiatement Versailles pour Lille et Marie-Joséphine tombe malade. Commence alors une correspondance assez passionnée entre les deux femmes qui ne laisse aucun doute sur les sentiments que Marie-Joséphine éprouvait pour sa lectrice. En avril 1789, elle écrit : Je vous vois partout, je ne pense qu'à vous, je ne rêve qu'à vous.
Sa vie à la Cour semble devenir fantomatique. Elle remplit son devoir, sans zèle. Comme le reste de la famille royale, elle quitte Versailles lors des journées révolutionnaires du 5-6 octobre 1789 pour s’installer à Paris. Les Provence se fixent au Palais du Luxembourg, tandis que le Roi et la Reine sont aux Tuileries. Sous surveillance, sa vie ne change pas beaucoup. Déprimée, buvant beaucoup, assistant aux fêtes données par son mari, elle semble ne revivre qu’en 1791 quand celui-ci fait appel à Mme de Gourbillon justement pour accompagner sa femme dans la fuite. Celles-ci n’ont pas cessé de s’écrire. Les deux femmes s’enfuient ensemble le 20 juin 1791, en suivant les plans de Provence, mais sans lui qui préfère voyager seul.
Commence alors l’exil dans les Cours d’Europe, avec une pension confortable de 10 000 livres tournois donnée par le roi d’Espagne qui lui suffit à peine. Commence aussi une vie très discrète, loin de son mari, avec sa favorite. On ignore complètement comment elles vécurent. Marie-Joséphine doit cependant retrouver son mari en 1799, à Mitau, en Lettonie. Ce dernier profite de l’entrée des deux femmes dans la ville pour faire arrêter Mme de Gourbillon qui retombe en disgrâce. Celle qui est devenue l’épouse du Roi sans couronne, qui se fait déjà appeler Louis XVIII, a beau hurler, faire une crise qualifiée d’hystérie, tomber malade : rien n’y fait. Marie-Joséphine est séparée de celle qu’elle considère comme l’unique amour de sa vie.
La correspondance reprend avec sa chère Marguerite quand la Reine quitte Mitau pour l’Angleterre, mais il semble que les deux femmes ne se reverront jamais. Voici ce que la Reine sans trône écrit à Mme de Gourbillon :
« Je n’aime que vous, tout le reste n’est rien. J’ai acheté un portefeuille où vos lettres seront. Je les ferai coucher sous ma couverture. Elles sont toutes en ordre, je n’ai plus d’autres lectures ».
La Reine meurt à 57 ans en exil, en 1810, ravagée par la maladie. Une visiteuse la décrivit ainsi peu avant sa mort : « Je n'ai jamais vu une femme ni plus laide, ni plus sale. La reine grelotte de fièvre. Ses yeux sont à moitié collés ».
Le parcours assez triste de cette Reine est difficile à peindre. À part sa correspondance personnelle avec Mme de Gourbillon, saisie par les Révolutionnaires et conservée aux Archives nationales, tout ce que nous savons d’elle est écrit par des rivaux, des rivales, dans un contexte très troublé : celui de la fin de la monarchie absolue en France et de l’exil des Bourbons. Une réputation de lesbianisme flottait sur la plupart des femmes de la Cour, y compris Marie-Antoinette, et servait à souligner l’impuissance sexuelle des frères Bourbons, notamment les deux aînés qui eurent soit des enfants très tard (8 ans après le mariage pour Marie-Antoinette), soit pas d’enfants du tout. Beaucoup d’historiens discutent et contestent donc le fait que le lesbianisme soit une pratique répandue. Il semble en revanche que le cas de Marie-Joséphine soit plus difficile à contester : si l’on ignore si les deux femmes ont eu des relations charnelles entre elles, il est en tout cas clair qu’il y avait des sentiments amoureux exclusifs de la part de Marie-Joséphine qui fut entièrement fidèle à son seul amour, Mme de Gourbillon. Une Reine laide, velue, qui a la réputation de puer, peut difficilement devenir une icône lesbienne surtout quand elle meurt d’alcoolisme (une cirrhose du foie semble-t-il) sans être montée sur le trône et loin de la France.
Stéphanie Bee (08 Juin 2009)






