SUFFRAGETTES ET LESBIENNES EN ANGLETERRE AU DEBUT DU XXe SIECLE
(SUITE)
Il s’appuie sur les recherches du sexologue allemand Karl Heinrich Ulrichs, datées de 1864-1865, et il adapte à la langue anglaise le terme allemand « urning » et popularise le mot « uranien ». Ce mot précède celui d’homosexuel qui n’apparaît qu’en 1869 dans le pamphlet de Karl-Maria Kertbeny. Il fait référence à un terme employé dans le Banquet de Platon pour qualifier les amours masculines.
Si Kathlyn Oliver écrit à Edward Carpenter, c’est parce qu’elle croit qu’elle est une « uranienne » et qu’elle demande de l’aide à l’auteur pour rencontrer d’autres uraniens. Elle lui donne une autre version de sa vie sexuelle. Certes, elle explique toujours qu’elle est abstinente et distingue toujours désir sexuel et passage à l’acte, mais au lieu de raconter qu’elle est tombée amoureuse d’un garçon à vingt ans, elle explique qu’elle n’a jamais aimé que des femmes et qu’elle a expérimenté douloureusement pour la première fois le désir sexuel en 1913, à l’âge tardif de 30 ans. Cette découverte est l’objet d’une remise en cause personnelle : est-elle une vraie femme ? Est-elle féministe parce qu’elle est uranienne ? Sa lettre traduit une grande solitude et une prise de conscience de sa sexualité, saisie à travers les catégories forgées pour comprendre l’homosexualité masculine.
Bien sûr, Kathlyn Oliver n’agit pas ou bien son amour est rejeté, mais il est surprenant de voir comment elle s’empare de la littérature existante pour donner un sens et nommer ce qu’elle ressent. Ce qui la trouble le plus est de découvrir qu’elle a eu un élan (dash) masculin. Son image normée de la féminité ne change pas. Et elle s’en ouvre à un homme gay… Ce n’est pas sa seule contradiction : elle dit vouloir rencontrer d’autres uraniennes, mais dit ne pas vouloir céder à ses élans physiques. Elle n’a jamais été au-delà de la poignée de mains appuyée même avec les femmes aimées.
Elle n’est pas la seule suffragette dans ce cas. À la même époque, deux autres féministes très engagées écrivent à Edward Carpenter pour qu’il les aide à se comprendre et pour avoir une oreille compréhensive. La première est Amy Tasker, une féministe qui rejette le mariage qu’elle considère comme une torture physique et mentale, voire comme un crime odieux fait aux femmes. À 45 ans, Amy Tasker vit seule et malheureuse avec sa mère dont elle prend soin. Elle a aimé deux femmes dans sa vie et a vécu avec elles quelques moments inoubliables, mais toutes les deux l’ont abandonnée pour vivre avec des hommes en suivant la norme de leur temps. Sa solitude est forte, car elle recherche une âme-sœur. Elle aussi dit ne pas manquer de relations sexuelles, mais elle veut un partage sentimental.
La deuxième activiste est Edith Lees Ellis, la propre femme du sexologue anglais Havelock Ellis, créateur de la notion d’invertie congénitale utilisée par Radclyffe Hall.


Celle-ci lui a servi de cas d’étude, tout comme ses amies, car, aux yeux de son mari, elle avait des amitiés romantiques non-sexuelles « morbides ». Était-elle vraiment lesbienne ? Elle-même a cru aux catégories de son mari, au point d’écrire à Edward Carpenter.
Ce qui est frappant, c’est qu’au début du XXe siècle, le féminisme n’est pas du tout un mouvement d’émancipation morale ou sexuelle et qu’il n’aide pas ses adhérentes à se comprendre ou à s’épanouir. Des premiers débats existent, mais ils sont marginaux. La femme reste essentialisée, c’est-à-dire comprise comme une nature spécifique, distincte de l’homme. Le discours féministe renforce le discours différentialiste et pousse dans les contradictions certaines de ces combattantes. L’on sent une immense solitude sexuelle et un vrai désarroi, tant que Kathlyn Oliver que chez Amy Tasker.

Stéphanie Bee (14 Décembre 2009)






