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A l'évidence

Week-End Girls Only

Laure Migliore

 

TRIBULATION PRINTANIÈRE

De Laure Migliore

 

C’est un temps clément.

La neige a fondu, c’est le printemps.
Posée sur un pont suspendu, j’ai vu,
Étendue, à la lumière d’un ciel pastel,
Une coccinelle partir en ritournelle.

Lady Bird, pétrifiée, élytres bloqués.
Peine perdue, impossible de voler.
La bête à bon Dieu a le moral qui vacille,
Déplore une vie de pacotille.
Esseulée, sur un rebord de parapet,
Son cœur flanche, un instant, elle manque de déraper.

Elle tangue vers le vide, hésite et songe… Exit !

Le passage d’une libellule la ranime.
Sur un piano abandonné, elle s’anime.
Use de la ruse d’une sonate d’Offenbach,
Et, appâte l’attention de l’odonate.

Rien ne sert d’avoir quatre mains lorsqu’on a six pattes !

La demoiselle, de bleue vêtue, se prend d’admiration ;
Se pose, ose l’éloge du talent du virtuose.
Et, de rougir, les taches de Lady écarlate s’évanouirent !
La demoiselle, non sans retenue, s’éprend d’affection ;
Les choses étant courantes, oscillantes dans l’air du temps.
Pas de raison de rougir, les unions disparates seront l’avenir !

Elle marque une pause puis interroge.
« Vous ne volez donc pas ? »
Elle a des airs de dame qui en impose,
Un je ne sais quoi, qui laisse l’insecte coi.

À l’évidence, sous l’influence de substances…
De pollen, dont les effets ont nuancé sa raison.
Elle sonne le glas, et condamne la saison !
La demoiselle est du genre coquette,
Un rien girouette, dotée de grands yeux à facettes.
La coccinelle livre alors une confidence :

« L’herbe est haute, bien trop pour moi.
Vertige oblige, j’ai peur lorsque je n’ai plus pied !
Les malheurs du monde m’affligent,
De torpeur, mes ailes se figent ! »
« Un manque de confiance en soi, cela va de soi !
Jusqu’à présent, rien ne retient la terre de tourner ! »

L’agrion dite jouvencelle s’avoue être complexée ;
Rachitique, de trop grandes ailes,
Un port de tête trop élevé.
Sans parler de la difficulté de marcher si haut perché !
La lady lève les yeux au ciel :
« Ha ! Les femelles ! » S’écrie-t-elle.

À quoi bon voler !

Sur ses six pattes bottées, des bas résilles enfilés,
Pas de nylon, non, non, trop facile à filer.
La jouvencelle se dandine, pas rassurée :
« Je suis un peu gauche sur mes pieds » lâche-t-elle gênée.

La demoiselle chancelle,
Sur ses cannes elle tremble, elle s’ébranle,
Bascule, part en arrière,
Finit sur son séant, les pattes en l’air !

La lady se confectionne un air de circonstance,
D’un regard, l’agrion sanctionne son impudence.
D’un coup d’œil indécent, la Lady avait distingué,
Au risque de se faire échauder, ses sous-vêtements,
Élaborés en soie mauve, ornés de fils dorés,
Qui, par malice, venaient de la faire succomber.

C’est ainsi que d’une amourette on en prend pour perpette !

Une abeille, à tire d’aile, faisant sa belle.
Douée de vélocité, affichant un air de se moquer,
Juge délétère l’affection de la zygoptère.
D’excès de zèle, elle nargue la coccinelle,
Et oublie qu’à manquer d’humilité, elle pourrait vriller.
En rien les amours singulières ne seront chimères !

« Vous auriez pu préférer un coléoptère ! » Dixit l’abeille.
« Ils m’exaspèrent ! L’idée est telle que j’ai le bourdon !
Me deviendront nécessaires deux doigts de bourbon ! »
« Vous auriez pu favoriser un phalène ! » Ironise-t-elle.
« Les phallus m’indiffèrent, leurs charmes me sont occultés !
Quitte à devoir ruser, l’important c’est d’aimer ! »

Du bitume, une fourmi surgit ;
Choquée, un peu coincée, beaucoup guindée.
D’amertume se fait moraliste ;
Les dénigre, les insulte, les traite de saphistes !
La bête à bon Dieu s’afflige, s’indigne. Malaise.
Foutaise ! La fourmi persiste et hurle : « Punaise ! »

L’Assassine ! La comparer à l’ennemi, sonnons l’hallali !

La lady, accablée, sur le dos, se laisse tomber,
Fait en sorte de faire la morte,
Et chuchote tout bas : « La gravité nous emportera ».
L’agrion s’en balance de leur intolérance,
Réplique d’un air d’indifférence,
Et envoie valser les opinions et les qu'en-dira-t-on.

Interloquée, la fourmi ajoute : « Elles sont toquées celles-là ! »

En d’autres lieux, il s’avère que, les sangs s’échauffent,
Les obus tombent, les réacteurs surchauffent.
Triste scène triptyque,
Entre nuage toxique et onde sismique.
Notre situation est un brin comique,
Rien d’apocalyptique.

« Puisque le temps nous est décompté,
Puisque le monde est ainsi fait,
Quitte à mourir à l’automne, j’aimerais voyager.
Si cela vous sied, je vous porterais, vous me guiderez.
Vous deviendrez pour quelques heures
À mes côtés, mon porte-bonheur »

« Puisse le vent nous emporter, nous donner la cadence,
Qu’importe les courants, au gré des ascendances,
Nous briserons l’ennui, en volant de nuit.
La circulation y est moins dense,
Les émotions bien plus intenses.
C’est cela la décadence ! »

 

Interview de Laure Migliore qui présente ce projet

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