Citation de la semaine
« Si l’amour embellit les femmes, les femmes, elles, embellissent l’amour. » (Anne Bernard)
LA GRANGE
Par Fanny Mertz.
Naît-on deux fois ? Oui.
La première fois, le jour où l'on naît à la vie ,
la seconde, le jour où l'on naît à l'amour.
V.HUGO
Lorsque son nom est apparu en bas de l’écran, je suis resté en marge de la vie un temps que je ne saurais définir. Une seconde, cinq minutes ? Comme ces vieux magnétoscopes qui rembobinent leurs cassettes en grinçant, mon cerveau s’est essayé au « retour rapide », ce fut d’une lenteur exaspérante.
Morgane, un prénom ridicule et qui lui allait si mal. Elle n’avait rien de la fée du conte, rien de vaporeux ou de léger, elle était plutôt de la race des chevaliers, de ceux qui partent en quête de gloire ou de croisade.
J’avais 16 ans et fus son Graal, l’espace d’une année.
Eh oui, je suis sortie avec une fille ! À parler vrai, ce ne fut pas la seule, juste la première. Et ensuite ? Ensuite, j’ai fait ce qu’on attendait de moi : je me suis rangé aux arguments de la majorité, ai accepté les avances du moins insipide de mes prétendants et me suis mariée.
Affligeant ? Non, juste humain…
La gent masculine ne m’indispose pas, au plus elle m’indiffère, mais c’est tellement plus facile d’avancer dans le sens du courant ! Aucun héroïsme ne coule dans mes veines, je ne suis pas de la race des intrépides.
Morgane l’était. Pourtant, c’est elle qui m’a quittée.
Larguée comme une merde serait plus imagé. Par peur m’avait-elle expliqué, peur que ça se sache, peur des parents, des copains, des profs… « Qu’est-ce qu’on leur dirait ? », avait-elle ajouté en tremblant. Je n’en savais rien. Rien.
Durant cette année passée à s’aimer en cachette, je n’y avais jamais pensé, tant c’était inconcevable. Tout ce que je savais, c’est qu’elle était là devant moi, en larmes, m’avouant que c’était fini, et que moi pour toute réponse, j’avais envie de l’embrasser !
Après le bac, happée par les études, j’ai quitté la région et je n’ai plus rien su d’elle, jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ce pop up qui vient éclore sur mon écran, comme une pâquerette au printemps :
« Vous avez reçu un message de Morgane Vittoz »
Pourquoi pas du pape ou de Harry Potter ? J’aurais sûrement été moins ahurie.
Morgane.
Bien sûr, j’ai cliqué, le doigt crispé sur la souris et le coeur en suspension. Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir me dire quinze ans après ? J’ai lu son mot comme on survole la première page d’un magazine, d’un air faussement distant. Ce qui n’a pas empêché mes boyaux de s’entortiller douloureusement. C’est quand même un monde de ne pas être maître de ses tripes !
« Salut, je t’ai retrouvée par hasard sur « copain d’avant»… blablabla… Je suis curieuse de savoir ce que tu deviens ; si ça te dit, voilà mon mail… Blablabla… Peut-être à bientôt ! Morgane »
« Si ça te dit »… Elle en a de bonne le chevalier ! Qu’est-ce que j’en sais, moi, si ça me dit ?
J’ai quitté le boulot, suis rentrée, ai préparé le dîner… Et pendant tout ce temps, je me demandais : « Est-ce que ça te dit ? »
Réponse : aucune idée !
Comme tous les soirs, Guillaume rentrerait tard, ça me laissait du temps pour réfléchir.
J’allumai l’ordinateur et une cigarette. Six mois pourtant que j’avais arrêté de fumer, dommage !
« Je ne te cache pas que ton message m’a surprise. Si mes souvenirs sont exacts, nous n’étions pas au mieux lors de notre dernière discussion, mais j’imagine qu’après tout ce temps il y a prescription !
J’habite en banlieue parisienne et je bosse dans l’informatique, comme mon mari. Voilà pour le résumé des quinze dernières années. Et toi ? Que deviens-tu ? »
Je l’ai refait dix fois ce mail, je l’ai tourné, tripoté, modifié… Finalement en glissant la flèche sur la touche envoi, j’ai senti un frisson entre les omoplates, comme lorsqu’on fait quelque chose d’irréversible. J’avais beau me persuader que j’avais juste répondu à une vieille copine, qu’il n’y a aucun mal à ça, j’éprouvais malgré tout le besoin d’effacer les traces de cet envoi de l’ordinateur familial… Il flottait autour de moi un air d’interdit, qui m’entraînait loin de la capitale, au creux des montagnes de mon enfance, dans la vallée cachée, près du ruisseau, où je t’ai embrassée pour la première fois, mon chevalier.
C’est terrible la mémoire, on voudrait un film et on obtient des images. On a beau plisser les yeux et tendre ses neurones, rien n’y fait. On reste là, à se presser le cerveau comme une orange racornie dont aucun jus ne sort. Je te revoyais Morgane, si bien et si mal. Tes cheveux courts, ta mèche qui balayait tes yeux verts, ou bleus ou gris, ou les trois à la fois. Tu étais plus grande que moi, plus forte aussi, en tout cas tu en avais l’air. Tu étais timide et romantique, passionnée et maladroite. Enflammée, sans aucun doute.
Je me suis rappelé notre premier baiser, à l’ombre des noisetiers, nous étions allongées côte à côte et parlions va savoir de quoi. On ne s’était pas quittée de toute l’année, on s’était sûrement déjà tout raconté. À ce moment-là, j’avais envie de toi, mais je n’osai pas. Si tu m’avais repoussée s’en aurait été fini de notre amitié, j’avais trop a perdre ! Je t’ai juste demandé de venir plus près. Tu t’es allongée sur mon ventre, ensuite c’est allé tout seul, tu t’es retournée et on s’est embrassées, longuement, passionnément, pendant des heures.
À côté, l’eau roulait, furieuse, c’était le printemps, les névés fondaient et nous aussi, l’une sur l’autre.
Après ce premier mail on a passé trois semaines sur msn, j’en avais les doigts gourds. J’essayais de me restreindre à ne me connecter qu’au boulot, j’avais trop la trouille de me trahir à la maison. Comment aurais-je pu justifier une relation si intense avec une simple copine de lycée ?
Mon mari ne savait rien de mon passé lesbien. Lorsque j’ai décidé de rentrer dans le rang, j’ai consciencieusement gommé les traces de mes aventures féminines. Par peur, sûrement. Non pas de sa réaction, la nouvelle l’aurait sans doute émoustillée, mais plus par crainte que mes penchants ne me rattrapent. On n’oublie pas si facilement la peau des femmes…
Je pensais avoir réussi… jusque-là…
Morgane a épousé cet imbécile de Laurent. Un gars du pays. Un crétin pur jus, forgé dans la vallée et traînant dans ses gènes la consanguinité du village entier. Les patelins de haute montagne, comme celui où j’ai grandi, génèrent de temps à autre, au gré d’inévitables cousinages, de vraies trognes de gland. Faciès bourru, traits épais, matière grise inexistante et forte propension à lever le coude au premier bistrot qui passe.
Bien sûr, je lui ai hurlé ma stupéfaction par écrit, à grand renfort de smileys ahuris et autres onomatopées consternées… Elle n’a rien ajouté, ni commentaire, ni explication. Et puis bien vite on s’est mises à parler de connaissances communes, de nos anciens profs, des parents et à force de tourner autour, on est tombées sur le nœud du problème : nous…
Au début, ce furent de simples remarques, des allusions qui pour être discrètes n’omettaient pas de titiller mes entrailles.
Progressivement, on s’est risquées à la franchise.
- Tu te rappelles de quoi ? Osai-je la première.
- De tout.
- Moi j’en ai oublié la moitié !
- Tu te souviens quand on s’est embrassée la première fois ?
- Oui, près du ruisseau, dans le bois du Bouchet, on avait séché les cours et tu portais un tee-shirt blanc.
- On avait rien séché, c’était un samedi !
- Si tu le dis…, l’eau faisait du bruit et ton cœur aussi. C’est comme ça que j’ai su.
- En écoutant mon cœur ?
- Oui, quand tu m’as demandé de venir contre toi et que j’ai posé ma tête sur ta poitrine, j’ai eu envie de t’embrasser. Je n’ai pas osé. Mais les battements de ton cœur étaient trop affolés pour être honnêtes, alors j’ai compris… Que toi aussi…
J’ai mis un moment à répondre, mais heureusement écrire est plus facile que parler, on dépose des lettres sur l’écran, doucement, on appuie sur une touche et il ne reste qu’à attendre…
- J’en avais envie depuis des mois… mais je n’osais pas, j’avais peur de te perdre.
Sa réponse prit son temps elle aussi, elle devait fouiller sa mémoire, hésiter, et puis finalement :
- Je ne sais pas si j’y pensais, mais ce qui est sûr c’est que j’en avais déjà rêvé…
- Rêvé ?
- Oui, mais dans ce rêve, j’étais un garçon, c’était plus facile…
- Tu étais mon chevalier, voilà tout !
- J’étais le chevalier de la grange en ruine et toi la Dame du ruisseau à sec… tu parles d’une équipe !
Je souriais tout en sentant une bouffée de chaleur m’envahir. Notre complicité était là, à nouveau.
- Pourquoi avoir chercher à me recontacter, Morgane ?






