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AMANTS DES HOMMES : TEMOIGNAGE DE LA REALISATRICE ISABELLE DARMENGEAT

(SUITE)

 

Mais le problème se posa rapidement : comment réaliser un film avec si peu d’éléments, sans archives ?

Et surtout, comment arriver à traiter dans un même film de la question historique de la déportation homosexuelle, et de celle encore d’actualité de l’homophobie ?

En prélude à Amants des hommes j’ai tout d’abord réalisé un documentaire sonore, Les Clandestins de la mémoire, qui traitait également de la déportation homosexuelle. À travers ce documentaire sonore, j’avais décidé de traiter le passé par le présent, c'est-à-dire d’aborder la déportation homosexuelle à travers la question de sa reconnaissance, en mettant en relation déportation et combat des associations gay, la déportation d’hier et le rejet d’aujourd’hui.

Pour la réalisation de ce documentaire sonore, je suis entrée en relation avec l’association Poitevine « En Tous Genres »  et plus particulièrement avec son chargé de communication de l’époque, Bruno Gachard, qui était également le délégué régional du Mémorial de la déportation homosexuelle.

Ma rencontre avec Bruno Gachard est sans doute une des rencontres les plus importantes de mon film. Militant de la première heure (AIDS, Mémorial de la déportation homosexuelle, En Tous Genres), malade du SIDA… c’est un homme engagé et lucide, luttant contre toutes les formes de discriminations. Il a tout de suite accepté de participer à mes projets, et il intervient donc à la fois dans Les Clandestins de la mémoire et dans Amants des hommes.

La structure que j’ai mise en place pour Les Clandestins de la mémoire  se retrouve dans Amants des hommes, l’un comme l’autre mêlent extraits littéraires (le passé) et  entretiens avec des militants gays (le présent), le tout agencé par un montage très strict, propre au sujet.

C’est durant la réalisation de Les Clandestins de la mémoire que j’ai pris contact pour la première fois avec Pierre Seel au moyen une longue lettre lui expliquant l’importance d’un documentaire sur la question française de la déportation homosexuelle et l’importance de sa participation, seul témoin français à avoir osé témoigner, dans ce film.

Depuis son témoignage en 1989, le combat de Pierre Seel fut des plus actifs : manifestations, commémorations, rencontres, débats... partout où il fallait être, il était là. Cependant je me souvenais que lors de sa participation au documentaire Paragraph 175 de Rob Einstein, il rudoyait quelque peu son interlocuteur, en lui signifiant que la déportation n’était pas un sujet pour le cinéma. Je craignais donc une réponse négative de sa part.

La réponse est arrivée quelques jours plus tard, très ému par ma lettre et touché par ma démarche, Pierre Seel m’a recontacté par téléphone.

Cette conversation téléphonique fut un des moments forts du travail sur mon film, elle dura plus de deux heures, durant lesquelles Pierre Seel s’ouvrit à moi dans une confiance qui m’étonne encore aujourd’hui.

Il était très enthousiasmé par mon projet, comme je pense par tout projet lié à la déportation homosexuelle, mais il était au regret de devoir décliner mon offre.

Âgé de plus de 80 ans à l’époque et gravement malade du cancer, il n’avait plus la force physique de participer à mon projet, et il ne voulait pas apparaître à l’écran aussi abîmé par la maladie qu’il l’était.

Il souhaitait néanmoins que je puisse transmettre son témoignage, et il m’a alors autorisé et encouragé à me servir de son livre autobiographique Moi Pierre Seel, déporté homosexuel en substitution de son entretien.

Puis, il me parla beaucoup de lui, de son expérience du camp, de sa vie après la guerre, de son rejet, de sa honte, puis de son combat pour la reconnaissance de son histoire et de l’existence de la déportation homosexuelle.

Il me parla aussi de sa famille, de son ami, de l’importance de la religion dans sa vie, et enfin de l’attente de la mort. À l’époque il semblait évident pour Pierre qu’il ne lui restait plus que quelques mois, et il préparait déjà ses funérailles. Son acceptation et sa sérénité face à la mort si proche m’avaient alors émue aux larmes.

Durant l’année, il m’a recontactée par deux fois, la conversation a toujours pris une tournure personnelle, sur l’évolution de sa maladie, sur l’aggravement de son état, sur ses proches… Très affaibli, il m’a fait savoir lors de notre dernière conversation qu’il ne pourrait sans doute plus me téléphoner. Je n’ai plus eu de ses nouvelles jusqu’à l’annonce de sa mort en novembre 2005.

Désormais, à l’absence de documents, d’archives, s’ajoutait l’absence du seul témoin existant.

Je me retrouvais les mains vides pour réaliser mon film…

 

J’ai alors décidé de m’éloigner du film dit « historique » pour contourner mon manque de matière.

J’allais traiter le passé par le présent, évoquer la déportation des homosexuels, l’absence de reconnaissance, par le combat d’associations et de militants LGBT pour faire reconnaître l’existence de la déportation des homosexuels et pour se faire accepter, et inviter, par l’État, les associations d’anciens déportés, lors des commémorations officielles.

J’ai donc suivi à Poitiers l’association En Tous Genres, emmenée par Bruno Gachard, durant toutes leurs démarches, jusqu’à la journée officielle de la commémoration de la déportation (qui se tient tous les ans le dernier dimanche d’avril), où ils furent officiellement invités en tant qu’association LGBT au nom des déportés homosexuels, dès lors qu’ils ne portaient pas de signe distinctif, cette journée étant consacrée à la mémoire de toutes les déportations, pas d’une en particulier.

Cette année-là, et bien que les déportés homosexuels ne furent pas cités lors du discours officiel, un accueil de la part de la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes et une invitation officielle (Mairie, Préfecture) était pour l’association une victoire régionale. Bien entendu, au niveau national tout restait à faire, dans de nombreuses villes de France les associations homosexuelles étaient toujours priées d’attendre la fin de la cérémonie et le départ des officiels pour déposer une gerbe au nom des homosexuels déportés.

J’ai accumulé ainsi des heures de rushes : réunions, apéro-débats, cérémonies… Et en visionnant toutes ces heures d’enregistrement, je me suis aperçue que j’avais perdu mon film : du film d’histoire militant, je me retrouvais avec un simple enregistrement télévisuel d’actions d’associations LGBT.

Il me fallait repartir de zéro, revenir à mon projet initial, mais je me retrouvais de nouveau sans matière. Je n’avais alors à ma disposition que le livre Moi Pierre Seel, déporté homosexuel que Pierre Seel m’avait encouragée à utiliser, et des militants gays engagés dans la lutte pour la reconnaissance de la déportation homosexuelle.

Un livre, un témoignage : le passé.

Des militants : le présent.

Deux paroles en somme.

Mais comment faire tenir tout un film avec seulement de la parole ?

 

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