Avez-vous du LGBT+ en rayon ?

rayon LGBT

J’ai lu ce matin une discussion un peu houleuse sur le sujet « avoir un rayon LGBT+ dans les librairies et les bibliothèques ». Alors je passe sur les commentaires des personnes qui n’ont pas un problème avec le positionnement des livres LGBT+ mais avec la communauté toute entière. La petite famille de la Manif pour Tous n’est jamais en reste bien entendu. Seigneur tout puissant ! Un rayon LGBT ?! Oh ! Cachez-moi cet arc-en-ciel que je ne saurais voir ! Face à cette littérature dépravée, qui sait ce qui peut arriver à nos enfants ?! Marie Charlotte pourrait vouloir troquer ses socquettes blanches contre des pois bleus, et Charles-Edouard opter pour la raie sur le côté… Quelle horreur !

Non, ceux-là ne m’intéressent pas, en tout cas, pas aujourd’hui. Ce qui m’intéresse ce sont les avis des membres de notre communauté, les premiers et premières concernés finalement. Dans le camp des « contre », c’est toujours le même mot qui revient : l’inclusion. Pour vous résumer la chose, d’après ces personnes, le but de nos luttes LGBT+ est qu’il n’y ait plus de différences entre Homos et Hétéros. Donc suivant cette logique, un rayon LGBT+ dans une bibliothèque est contre-productif puisqu’il incarne une sorte de ghetto intellectuel qui nous enferme dans notre différence. J’ai eu le même genre de remarques sur le choix que j’ai fait d’avoir une maison d’édition lesbienne d’ailleurs.

Au premier abord l’inclusion a un côté plaisant, je suis d’accord. Je me suis dit : « Plus de différence, ce serait super ! L’homosexualité d’une personne serait alors considérée comme sa couleur de cheveux, sa taille, sa façon de marcher, bref une caractéristique comme une autre. Ça voudrait dire plus de discriminations, de violences, d’insultes homophobes. » Une vision assez agréable à imaginer.

Néanmoins cette notion d’inclusion me pose aussi quelques questions. Est-ce que « être tous égaux » signifie forcément « être tous les mêmes » ? Est-ce que la différence doit toujours être vue comme un problème, un défaut même ? Parce que ce terrain est glissant. Quand on milite, par exemple, pour les droits des femmes, ce n’est pas pour devenir des hommes (arguments souvent soulevés par les masculinistes d’ailleurs), c’est bien pour avoir les mêmes droits au sens large. Ne peut-on pas revendiquer une différence sans s’exclure, se ghettoïser ?

Pour en revenir aux livres, en dehors du côté purement pratique, un rayon LGBT+ est aussi une bonne façon d’avoir une idée du volume d’ouvrages concernés, et donc de la visibilité qu’accorde telle librairie ou telle bibliothèque à ces thématiques. Il n’y a rien de plus facile qu’une absence de rayon LGBT pour dissimuler le fait que celui-ci se résumerait à un Virginia Woolf et un Oscar Wilde se battant en duel. Certes l’image est particulièrement romanesque, mais c’est malheureusement surtout une réalité dans bien des bibliothèques, surtout lorsque l’on s’éloigne de Paris.

C’est la même problématique lorsque l’on évoque les maisons d’édition. Pourquoi créer une maison d’édition lesbienne ? Pourquoi mettre une étiquette sur le livre et son autrice ? A ça, j’ai une réponse très simple. J’ai écrit des romances lesbiennes qui ont été éditée par une maison généraliste, jusqu’au jour où mon éditrice m’a écrit : « Nous ne publierons plus de romance lesbienne car le marché n’est pas suffisant et cela ne rapporte pas assez. » Conclusion : si je voulais continuer avec eux, mes héros et héroïnes devaient être hétérosexuels ou éventuellement gay (oui, la romance M/M rapporte plus que la romance F/F, c’est comme ça). Et voilà, sans Reines de Cœur, pour moi, c’était l’arrêt de la publication, les lesbiennes sur papier n’étant pas assez lucratives pour une maison d’édition classique. D’une part, le choix se résumait donc entre étiquette ou disparition, d’autre part indiquer « roman lesbien » sur un livre, est-ce se stigmatiser ou s’affirmer ?

On me dit parfois qu’on n’écrit pas « romance hétérosexuelle » sur les autres livres… Certes, mais parce que c’est pour la majorité une évidence. Notre société est toujours binaire en la matière. Il n’y a pas de zone neutre. Si je n’indique pas clairement à mes collègues que je suis homosexuelle par exemple, alors ils me pensent systématiquement hétérosexuelle. Lorsque mon supérieur me demande si je suis venue à Londres en famille et que je lui réponds que je suis en couple en effet, il me demande ce que fait mon mari. Et ce n’est même pas du mauvais esprit, c’est du pur réflexe.

Pour conclure, enfin, mon impression est que nous vivons une époque où l’inclusion, telle qu’elle est définie par les personnes qui s’opposent à la « labellisation » LGBT+, pourrait d’avantage signifier une invisibilisation qu’une sortie du ghetto. Cette inclusion se rapprocherait dangereusement du « pour vivre heureux vivons cachés » (et si possible misérables et célibataires et bien sûr sans enfant) que prônent les partisans de la Manif pour Tous. Il me semble que le temps de la revendication de ce qui fait partie intégrante de notre identité n’est pas encore passé, et que militer contre un rayon LGBT+ dans une librairie, par exemple, c’est peut-être se tromper de combat.

A propos de Sylvie Geroux

Née à Amiens en 1975 et géologue de formation, Sylvie Géroux travaille actuellement à Amsterdam après un séjour londonien de quelques années. Passionnée de lecture, elle commence à écrire à l'adolescence des nouvelles de tous genres, de la romance à la science fiction. C'est finalement chez HQN qu'elle publie son premier roman, Nadya & Elena, la première romance lesbienne de la collection.

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