Circumstance : Interview de la réalisatrice Maryam Keshavarz

Circumstance : Interview de la réalisatrice Maryam Keshavarz

Interview accordée à Sydney Baloue le 9 Juin 2011 pour le site AfterEllen.com

Maryam Keshavarz est la réalisatrice du nouveau film Circumstance qui met en scène deux lycéennes trouvant leur chemin dans la vie dans la modernité du Téhéran actuel. Cette fiction offre un aperçu d’un monde où traditions, amour et identité entrent en collision.

Après une récente projection à Philadelphie, Maryam s’est assise avec nous pour discuter de ce qui lui a inspiré Circumstance, de ce que c’est pour une femme de vivre en Iran de nos jours et de la romance entre les deux jeunes filles du film.

Parlez-nous de Circumstance avec vos propres mots…

D’un côté, Circumstance parle d’une famille très libérale vivant à Téhéran en Iran qui se déchire lorsque le frère et la sœur commencent à prendre des directions opposées. D’autre part, il s’agit aussi d’un triangle amoureux d’un frère et d’une sœur amoureux de la même fille.

Je suis curieuse de savoir d’où vous est venue l’inspiration.

L’inspiration psychologique des écrivains. De beaucoup de choses. J’essayais de centrer l’arrière-plan sur l’Iran; je suis d’origine iranienne. Je pense que je voulais faire quelque chose sur les jeunes gens en Iran. Du point de vue d’une femme, de mon propre point de vue en tant que jeune femme, en tant que l’adolescente qui naviguait dans l’Iran underground avec mes cousin(e)s. J’étais frappée de voir le courage de cette jeunesse et combien, malgré leur âge, ils allaient toujours à contre-courant. Cette superbe structure dramatique… Vous savez, les personnes qui vont à l’encontre de ce que qu’on attend d’eux.

Pourtant, je ne m’intéresse pas vraiment aux films sur la « politique ». J’ai toujours été intéressée par les films qui traitent des dynamiques familiales, peut-être parce que j’ai grandi au sein d’une gigantesque famille, donc l’idée c’est que j’avais un oncle qui vivait aux U.S.A, il avait étudié au MIT [Institut de Technologie du Massachusetts] et était revenu en Iran en 1979. Donc lorsque des gens allaient en Amérique, il retournait en Iran prendre part aux contestations. Il a fini coincé là-bas, il y est resté et y a élevé sa famille. Et il était incroyablement libéral sur tous les plans, comme le père dans le film. La manière dont quelqu’un de si libéral, ouvert d’esprit, s’élevant contre l’immobilisme du gouvernement… Comment il a réussi à créer une famille, et un sanctuaire et une utopie, ça me fascinait. Et je pense que c’est typiquement humain. De même que dans toutes les cultures réprimées, les gens tentent de créer un espace particulier, et les vulnérabilités qui vont avec.

Une des choses que vous avez mentionnées, c’est que cela puise dans un espace personnel. Donc je suppose que l’espace personnel, c’est la connexion avec l’Iran. Vous avez déclaré avoir grandi à la fois aux U.S.A et en Iran…

Mes parents sont venus dans les années 60, donc comme beaucoup d’Iraniens vivant aux U.S.A, qui sont venus pendant la Révolution et qui n’y sont pas retournés, ma famille est venue parce qu’il n’y avait pas beaucoup de médecins en Amérique dans les années 60 parce que les médecins étaient envoyés au Vietnam, donc mon père a été embauché comme médecin.

Mais j’ai deux passeports, et je ressens un lien très fort avec les deux cultures. J’ai deux passeports … Par certains côtés, ils [les Iraniens] s’y connaissent beaucoup plus en politique que les Américains. Vous n’avez qu’à parler à n’importe quel chauffeur de taxi iranien à New York et il vous parlera d’Obama et vous dira ce qu’il devrait faire ou ne pas faire.

Je suis curieuse, vous avez dit ne pas vous intéresser à l’aspect politique, mais vous attendez-vous à des retombées politiques avec ce film ?

Vous savez, je pense que dans un monde où les interactions sociales, les corps féminins, où toutes ces choses sont contrôlées par l’État, même les choses les plus minimes sont politiques. Pas politique au sens où nous l’entendons dans le Monde occidental, défiler dans les rues, mais la politique des relations, la politique du corps. Je ne sais pas…

Je ne fais pas de films pour appeler aux armes. Ils reflètent un profond besoin de raconter une histoire. Comment les films sont interprétés, on ne peut jamais le prévoir. Vous ignorez comment le public va interpréter votre film et s’y projeter. Ce film, vous ne le possédez pas. Son auteur est « mort » et il en est conscient.

À ce propos, comment pensez-vous que le public interprétera le film ? Il s’agit d’une relation entre deux femmes. Comment pensez-vous qu’1) ils vont interpréter le film, et 2), comment ils devraient interpréter ce film ?

Il n’existe pas de bonne façon d’interpréter une œuvre d’art. À mon avis, l’art, contrairement à d’autres supports, offre au spectateur un espace où se projeter dans les personnages, dans les lieux, pour s’identifier, ou haïr, toutes ces différentes émotions dans le film. Je pense que c’est la raison pour laquelle le cinéma est tellement saisissant.

J’ignore quelle est votre histoire. J’ignore si vous souffrez d’une addiction quelconque. Est-ce que vous vous identifiez au frère, qui est quelqu’un qui lutte pour ne pas être mauvais ? Vous sentez-vous proche de la sœur parce que vous avez été dans la même situation ? Ça dépend de votre histoire. Ça dépend de beaucoup de choses.

L’une des autres choses, ce sont ces énormes contrebalancements de tellement de sujets, que ce soit les traditions, la culture, l’identité, l’orientation sexuelle…

Les différentes strates qui nous composent.

Exactement ! Et ce serait terrible que les gens réduisent ce film à une seule chose.

Et c’était important pour moi que ça ne se réduise pas à une seule problématique, parce que je pense que même si vous cataloguez ces femmes ou si vous dites qu’elles sont lesbiennes, ce n’est qu’une des multiples identités qu’elles incarnent dans le film. Elles appartiennent aussi à une famille, elles appartiennent aussi à une école. Il y a de multiples aspects de comment elles interagissent dans le monde et comment elles sont obligées d’interagir dans le monde. Je ne voulais pas que le film soit uniquement centré sur les filles, je voulais qu’il montre la famille et comment ils se débattent. Je crois que ça apporte une certaine richesse à qui ils sont.

Il y a plusieurs moments clés dans le film, et vous en avez parlé lors d’interviews. Comme par exemple, la traduction du film Milk. Vous avez souligné l’importance du doublage, et comment les choses coïncident avec le Printemps arabe.

C’est intéressant de voir comment c’est arrivé. Évidemment, ce film a été fait avant tout ce qui est en train de se produire dans le Monde arabe. Il a été fait après la vague verte en Iran, même si le film se passe avant la vague verte en Iran. Mais pour moi, il y a cette sorte de coupure au sein même du Mouvement gay, parce que j’ai vécu à San Francisco à une période. C’est comme de dire « Oh, il y a le Mouvement gay et puis il y a l’idéologie libertaire ». Et pour certaines personnes, ces deux choses sont totalement séparées.

C’est drôle parce qu’un des amis de Milk [Harvey Milk] m’a interviewée à San Francisco et il disait que Milk serait très content de ce film parce qu’il voyait vraiment que le Mouvement gay était étroitement lié aux mouvements libertaires dans le monde. Il avait vraiment une vision planétaire des droits civiques et des droits de l’homme. C’est dommage que ça doive être « nous contre eux », alors que puisque nous parlons des droits de l’Homme, ça devrait être vu à une échelle beaucoup plus grande. Mais ce n’est pas forcément le dialogue qui en ressort parce que nous sommes devenus tellement polarisés, surtout parce que c’est le Monde occidental et le Monde musulman. En fait, qu’est-ce que ça veut dire ? Le Monde musulman ? Au sein même du Monde musulman, nous avons une telle diversité. Quelqu’un m’a demandé : « Est-ce que ça reflète la culture iranienne ? Qu’est-ce qui arrive à la culture iranienne ? » Et je me dis : « Wow, je ne crois pas qu’aucun film puisse faire ça. » Un film ne peut parler que d’une personne en particulier, ou de l’histoire d’une personne en particulier, mais en réalité, il y en a des multitudes.

C’est vrai. Dans ce cas, pourriez-vous — 

Je veux dire, pourriez-vous imaginer le cinéma américain sans Spike Lee, sans Ang Lee, sans Kelly Reichardt, je veux dire, avec d’autres voix ? Et s’il n’y avait que le cinéma d’Hollywood ?

C’est vrai. Est-ce que ce serait représentatif du cinéma américain ?

Dans certaines parties du monde, c’est le cas, parce que c’est la seule représentation qu’il y ait, parce que peut-être que c’est le seul cinéma qui réussit à atteindre le monde dans sa globalité. Ils ont un certain point de vue, qui n’est peut-être pas non plus la réalité du cinéma américain.

Une des choses que vous avez mentionnées est que vous avez filmé au Liban. Et je me souviens que dans les questions-réponses, vous aviez parlé de l’atmosphère au Liban et combien ça ressemblait à Téhéran. Pourriez-vous nous parler de ça ?

Eh bien, c’est un petit pays comparé à l’Iran, tant en population qu’en taille qui était en fait attirant pour moi parce que je pouvais avoir tout à la fois la mer et l’océan, à disons une heure l’un de l’autre. La population, on se ressemble ethniquement. Il y a très peu de populations musulmanes Shi’ah, la plus importante étant en Iran suivie du sud de l’Irak et du Liban. Et culturellement, ils sont pareils, il y a beaucoup d’attrait entre l’Iran et le Liban. Et puis, le Liban est aussi un endroit très libéral, surtout quand on n’y tourne pas de film ! [Rires.]

[Rires.]

Mais une fois que vous commencez à faire quelque chose comme tourner un film, alors le parallèle entre l’Iran et les U.S.A — je veux dire l’Iran et le Liban sont de plus en plus proches. Parce que, vous voyez, nous avons dû leur donner un faux script pour qu’il soit approuvé. Ils ont un département de censure.

C’est vrai. Je me souviens que vous avez dit qu’à l’origine le script faisait 120 pages.

On l’a réduit à 60. Ils nous ont dit : « Enlevez toute référence à la sexualité ou à la religion. » Et puis il y a le fait, vous savez, que l’armée puisse venir sur le tournage à tout moment et exiger des explications sur ce que vous tournez, elle peut suspendre votre film. Toutes ces choses sont, vous voyez, des choses auxquelles les gens font face lorsqu’ils tournent en Iran. C’était assez difficile. Et ce qui est intéressant, c’est que le Liban est un champ de bataille entre les U.S.A et l’Iran en termes de politique. Donc une partie du gouvernement libanais et du peuple sont pro U.S.A et une autre partie sont pro Iran.

Donc il y a cette dualité.

C’était parfait, parce que dans certains quartiers, je disais que j’étais américaine. Dans d’autres, je disais que j’étais iranienne. En fonction de l’intérêt de la production. Et même au sein de la production, nous avions des personnes venant du monde entier.

Circumstance sortira à New York et Los Angeles le 26 août, et dans d’autres villes choisies les semaines suivantes.

Traduction Magali Pumpkin

Interview Originale sur le site Afterellen.com

Maryam Keshavarz

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