Deux mamans et un bébé : Interview de Muriel Douru

Deux mamans et un bébé : Interview de Muriel Douru

Interview accordée à Isabelle B. Price le 20 Juin 2011 pour le site Univers-L.com

Pouvez-vous présenter votre parcours artistique et professionnel (études, métier, etc.) aux lectrices du site ?

Je suis dessinatrice textile et illustratrice depuis 11 ans, après des études d’arts appliqués à l’école Duperré. J’exerce mon métier en free-lance ce qui me permet, par ailleurs, une certaine liberté pour créer mes livres, militer pour l’homoparentalité et proposer mes créations à des particuliers pour des faireparts, cartes d’invitation, etc … (http://mumudou.blogspot.com)

Vous qui êtes dessinatrice, qu’est-ce qui vous a poussée à écrire votre premier livre pour enfants ?

De part mon métier, je m’intéresse aux livres pour enfants dans leur dimension graphique. Il y a 10 ans, j’étais atterrée de constater les clichés familiaux véhiculés par la littérature jeunesse (papa au travail, totalement ignorant de la machine à laver et autres outils d’entretien, maman à la maison incapable de réparer une roue de voiture, deux enfants, etc …). Je ne trouvais aucune trace d’homosexuels dans les livres (que ce soit en tant que parent, mais aussi en tant qu’oncle ou ami de la famille) alors même que, dans mon entourage, mes amis homos commençaient à avoir des enfants ou à songer à en faire. Je me demandais donc ce qu’ils allaient bien pouvoir lire à leurs petits, dans l’intimité du coucher, puisqu’il n’existait pas de livres qui parlent d’eux et de leur famille atypique (je constate cette difficulté chaque jour, maintenant que je lis des livres à ma fille de 4 ans dans lesquels il y a papa et maman à la maison, alors qu’elle-même a deux mamans sous son toit …).

De cette réflexion est né Dis mamanS, publié par les Editions Gaies et Lesbiennes, dans lequel un petit garçon se trouve confronté aux réactions de ses camarades de classe parce que sa famille est composée de deux mamans.

Quel a été l’accueil par votre famille et le public de Dis… MamanS ?

L’accueil a été très positif, autant par mes parents qui étaient fiers de mon projet (ils n’ont pas voulu que je change mon nom de famille alors que je leur avais proposé) que du public qui attendait ce genre d’ouvrage. Mais je ne parle que du public formé par les homos (qu’il s’agisse de familles homoparentales ou d’homos qui cherchent un support illustré pour parler de leur homosexualité à leur neveu, cousine ou autre enfant d’ami) car, pour le reste, mon livre est totalement resté dans le placard !

Comme j’étais naïve et que je voyais ce livre comme un moyen de lutter contre l’homophobie dés le plus jeune âge, je l’ai d’abord proposé à des éditeurs jeunesse généralistes or aucun n’a retenu mon projet. En dehors de ceux qui m’ont répondu par une lettre type (« ne correspond pas à notre ligne éditoriale ») il y a ceux qui me disaient qu’il n’y avait que trop peu de lecteurs concernés (car d’après eux, les homos n’ont pas d’enfants) ! C’est suite à leur refus que je l’ai proposé aux éditeurs estampillés Gay et qu’Anne et Marine Rambach, des Editions Gaies et Lesbiennes, l’ont accepté.

Depuis, les choses ont un peu changé et chaque éditeur jeunesse publie « son » livre pour enfants à thématique LGBT. Je suppose qu’ils considèrent maintenant que les enfants d’homos sont en nombre suffisants pour être (financièrement) intéressants !

Comment jugez-vous la perception et l’évolution des mentalités quant aux livres pour enfants traitant de la question de l’homoparentalité ?

Je constate l’évolution des mentalités dans le fait que maintenant, les éditeurs jeunesse proposent quelques ouvrages pour enfants qui abordent l’homoparentalité, ce qui était impensable il y a 10 ans. Mais comme ces ouvrages sont encore très rares, je pense que nous sommes loin d’avoir rompu avec le tabou de l’homosexualité dans la littérature jeunesse, comme si la société pensait qu’il fallait les « protéger » ou les écarter d’une situation que vivent pourtant de nombreuses personnes autour d’eux.

Avez-vous déjà souhaité écrire des fictions pour adulte ?

Oui, j’aimerais le faire mais je ne suis pas sûre d’avoir ce talent.

Pourquoi avoir choisi l’essai autobiographique dans Deux Mamans et un bébé ?

Parce qu’à travers mon expérience et ma réflexion, je souhaite apporter des réponses à celles qui, comme moi, sont dans l’espoir d’un enfant, au-delà de leur homosexualité. Quand j’étais en plein parcours du combattant, je cherchais du réconfort dans les témoignages de celles qui, avant moi, avaient franchi les frontières pour avoir un enfant. Quand on se retrouve « hors la loi » dans son propre pays, obligé de contourner la loi et de parcourir des kilomètres pour qu’il existe, c’est réconfortant de lire que d’autres ont connu, avant nous, ces émotions…

Comment votre livre a-t-il été accueilli par la critique à sa sortie en 2003 et aujourd’hui pour sa réédition en 2011 ? Existe-t-il des différences entre ces deux versions ?

La précédente version de Deux Mamans et un bébé date de 2007. Entre celle-ci et celle de 2011, la principale différence c’est l’ajout d’un chapitre sur la loi car nous avons- oh miracle !- obtenu la délégation de l’autorité parentale en 2009. Je raconte ce nouveau combat et ce qui a mené à la victoire. Autrement, j’ai beaucoup retravaillé le texte car mon nouvel éditeur (KTM) était plus impliqué et plus proche de ma rigueur que le précédent.

Dans Deux Mamans et un bébé vous expliquez que vous considérez l’homosexualité comme un choix et non comme une différence naturelle. Je crois que vous vous militez depuis longtemps pour cette théorie, n’est-ce pas ?

Je n’ai pas un avis aussi tranché que vous semblez le dire sur ce sujet. Je pars du principe que nous sommes tous différents et qu’une expérience n’est pas applicable à tous. Dans mon livre, je relate la mienne et ce qui fait que, autrefois hétérosexuelle, je me désigne désormais comme homosexuelle. Il se trouve que j’ai vécu cette expérience comme un choix, un chemin de vie qui m’a mené des hommes aux femmes, ce qui fait que j’ai trouvé mon épanouissement auprès d’elles et que j’y suis restée. C’est très personnel et je n’applique pas cette « théorie » à tous les autres homosexuels de la terre.

Dans mon entourage, il y a celles et ceux qui n’ont absolument jamais été attiré par le sexe opposé et qui se sont toujours considéré comme homosexuels et d’autres, qui ont connu les deux sexes avant de se désigner comme homosexuels. D’autres encore qui se considèrent bisexuels et qui n’ont absolument pas envie de se limiter à aimer les hommes OU les femmes.

Ce qui me déplait profondément dans la notion de non-choix c’est le fait de nous faire passer pour des animaux soumis à notre condition car je trouve ça dangereux pour tous les savants fous qui veulent nous soigner et faire de nous des hétérosexuels en trafiquant nos gènes (une information récente, venue des Etats-Unis, a montré que certains scientifiques faisaient des recherches en ce sens !). De plus, en revendiquant une homosexualité innée, on ne prend pas du tout en compte l’évolution de la société et les expériences et rencontres de chacun. Comme si nous étions nés « comme ça » et que rien ne pouvait nous faire dévier de notre route. Il me semble que, si certains homosexuels se retrouvent dans cette affirmation, ce n’est pas le cas de tous et qu’il ne faut pas négliger d’autres histoires, tout aussi intéressantes. En tant que femme des années 2000 vivant dans un pays moderne, j’ai en tout cas l’impression de pouvoir mener ma vie bien plus librement que mes ancêtres …

Pour autant, je comprends très bien l’intérêt qu’il y a à affirmer que l’homosexualité n’est pas un choix car, dans ce cas, ce n’est pas normal que nous n’ayons pas les mêmes droits que les autres puisque « ce n’est pas de notre faute ».

Vous écrivez que vous auriez du mal à élever un garçon parce que les hommes vous ont déçue. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Je ne fais pas de corrélation entre l’un et l’autre. Je dis que, dans mon expérience, les hommes m’ont très tôt semblé peu aptes à comprendre les femmes et c’est par déception- d’abord- que je me suis tournée vers les femmes. En ce qui concerne le fait d’élever un garçon, j’avais peur de ne pas pouvoir lui apporter la part de masculinité nécessaire (ou pas !) du fait d’être moi-même très féminine. Je me sentais plus légère à l’idée d’élever une fille mais j’ai remarqué que c’est un ressenti largement partagé par mes amies, qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles.

Le militantisme gay, la lutte pour l’égalité, ce sont des combats qui vous tiennent à cœur ?

Bien sûr ! La preuve ci-dessus ; )

Que vous inspire l’actualité française quant à l’égalité des droits pour les LGBT ?

Je me dis que nous sommes à un passage, que bientôt nous pourrons nous marier et faire reconnaitre la réalité de nos familles. Je sens que c’est imminent et j’espère que c’est vrai !

Votre fille sait-elle qu’elle est au centre d’un livre ? Sait-elle qu’elle a été à ce point désirée ?

Elle sait que certains des livres qu’elle lit sont écrits par sa mère et elle sait combien je l’aime. Elle connait son histoire et sait que ces mamans sont allées bien loin pour chercher la petite graine qui manquait à sa conception. Mais elle est encore bien petite pour se rendre compte du combat des homos d’aujourd’hui ! Par contre, à 4 ans, elle se rend déjà bien compte que sa famille est différente de celles des autres et je suis certaine qu’elle n’aimerait pas qu’on lui dise que son « amma » adorée (ma compagne) n’est pas son parent du fait de ne pas être son parent biologique …

Quels sont vos nouveaux projets en matière d’écriture ?

De nouveaux livres pour enfants à thématique LGBT. Il en faut encore pour continuer à lutter contre l’homophobie dés le plus jeune âge.

Aujourd’hui, après la réédition de Deux Mamans et un bébé, de quoi êtes-vous la plus fière ?

De Cristelle et Crioline, mon dernier livre pour enfants publié par KTM. Parce qu’il détourne la notion de conte pour parler d’amour universel (avec l’histoire d’une petite grenouille qui délaisse le crapaud pour aimer une autre grenouille) et parce que je le trouve graphiquement très réussi !

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef.Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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