Evolution ou Révolution, le R de la discorde

Sylvie Geroux

Tout ceci a commencé par le visionnage du billet de Sophia Aram sur la mort du roi Abdallah ou plutôt sur la petite phrase de Christine Lagarde annonçant : « In his very discreet way, he was a strong advocate of the women. ». La phrase a de quoi surprendre, il est vrai, lorsqu’on connait la condition de la femme en Arabie Saoudite. Et Sophia Aram s’en amuse effectivement, rappelant par exemple que oui, le roi a donné le droit de vote aux femmes (toutes ensembles : Ahhhh !) mais qu’il n’en reste pas moins qu’elles ont besoin de l’autorisation d’un membre mâle de leur famille pour le faire (toutes ensembles : Ooooh !). Le billet continue ainsi, moquant un peu le caractère si « very very discreet » des réformes qu’on ne les avait même pas remarquées.

Mais ma surprise vint, en fait, de la réaction de ma compagne, indienne d’origine et féministe dans l’âme, qui m’affirma lorsque je lui fis part de l’hommage de Christine Lagarde, que celle-ci avait raison, que ce roi était progressiste et avait fait passer des réformes en faveur des femmes, alors que rien ne l’y obligeait tout au contraire. Je remarquai alors que, tout de même, les femmes n’avaient toujours pas le droit de conduire, d’ouvrir un compte en banque ou de se faire opérer sans l’autorisation de leur mari, père ou autres. Elle me répondit que oui, l’Arabie Saoudite était des centaines voire milliers d’années en retard, mais que le pays et ses richesses étaient tenues par une droite ultra conservatrice et religieuse, et que les avancées obtenues par le roi étaient déjà une gageure. Etant donné le contexte, imposer des changements plus radicaux aurait probablement abouti à un soulèvement violent de cette majorité aussi conservatrice que puissante. Autrement dit, à une révolution plutôt qu’une évolution.

Et ce mot, révolution, a de quoi faire trembler. Le jour même où je visionnais cette vidéo de France Inter, une photo terrible faisait le tour du monde. Celle de la mort en direct de Shaïmaa Al-Sabbagh, cette manifestante venue célébrée les 4 ans du début de la révolution en Egypte en déposant une gerbe de fleurs. L’émotion soulevée par cette image fut telle, que cette jeune femme devint soudain un symbole involontaire de la liberté écrasée. La confusion dans le pays est à un point où l’on est incapable de dire si les tirs qui l’ont tuée sont venus de la police du nouveau pouvoir mis en place à la suite de la révolution, forces de l’ordre à la réputation plutôt sanguinaire ; ou au contraire de ceux qui, éjectés du pouvoir par celle-ci, se regroupent et frappent à l’aveugle. Mais une chose est sûre, la liberté pour laquelle les gens comme Shaïma se sont levés il y a 4 ans, semble bien loin. Et finalement, quelle révolution a bonne réputation ? La nôtre, celle de 1789 ? Il aura fallu la Terreur, des morts par milliers, du puissant ou plus insignifiant, des années de guerre, de contre-révolution et de coups d’état pour aboutir à une démocratie. Celle de Russie en 1917 ? De la même façon, beaucoup de sang versé pour finir par mettre au pouvoir l’un des régimes les plus brutaux et meurtriers de l’histoire.

Alors quelle est la solution au final ? L’évolution lente, presque invisible, qui aboutira peut-être à l’égalité des droits dans un millénaire ou deux, comme se moquait Sophia Aram ? Ou la révolte par les cris et les armes, une révolution dont l’issue sera toujours incertaine, mais le prix à payer sera, lui sans aucun doute possible, celui du sang et de la peur.

Aucun de ces choix ne parait acceptable… Existe-t-il quelque part une solution intermédiaire ? Aujourd’hui la Grande Yaka Faukon n’a guère de conseils extraordinaires et stupides à donner. L’impuissance parfois pèse, et je dirais juste que certains jours il me semble  :

  • qu’il n’y a qu’à remercier la chance, le destin ou le ciel selon ses préférences, d’être née dans un ici imparfait plutôt que dans un là-bas bien cruel.
  • Et qu’il faut qu’on m’explique quelle religion, culture, tradition ou lavage de cerveau, permet à ces hommes qui appliquent des lois comme celles qui existent en Arabie Saoudite à leur fille, femme ou sœur, ou à ceux qui ont tiré sur une jeune femme déposant une couronne de fleurs, de se regarder dans un miroir et se dire qu’ils sont des justes.

A propos de Sylvie Geroux

Née à Amiens en 1975 et géologue de formation, Sylvie Géroux travaille actuellement à Amsterdam après un séjour londonien de quelques années. Passionnée de lecture, elle commence à écrire à l'adolescence des nouvelles de tous genres, de la romance à la science fiction. C'est finalement chez HQN qu'elle publie son premier roman, Nadya & Elena, la première romance lesbienne de la collection.

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