A Girl at my Door : Interview de la scénariste et réalisatrice, July Jung

July Jung - a girl at my door

Interview accordée à Nicolas Bardot le 27 juin 2014 pour le site Filmdeculte.com

C’est l’une des découvertes du dernier Festival de Cannes. Produite par Lee Chang-Dong, la Coréenne July Jung signe avec A Girl at my Door un mélodrame puissant racontant l’histoire d’une femme flic qui prend sous son aile une adolescente maltraitée par sa famille. Le long métrage (sortie officielle le cinq novembre) fait en creux le portrait des discriminations liées à l’homosexualité. July Jung nous parle de son film, de ses actrices et d’une possible nouvelle vague coréenne…

L’histoire de A Girl at my Door est dure et complexe. Qu’est-ce qui vous a donné envie de la raconter pour votre premier long-métrage ?

Je ne me souviens plus qui m’a raconté cette histoire, mais c’était il y a longtemps. J’ai entendu une histoire au sujet d’un chat. C’était un chat qui était aimé par sa maîtresse, mais lorsqu’un nouveau chat est arrivé, l’affection de la maîtresse est passée du premier chat au second. Le pauvre chat voulait retrouver l’amour de celle-ci. Un jour, la maîtresse s’est mise à hurler devant sa porte alors qu’elle se préparait à aller au travail. Elle avait retrouvé un rat mort dans sa chaussure. Elle a immédiatement suspecté son vieux chat. En colère, elle a battu le chat, pensant qu’il ne l’aimait plus pour se comporter ainsi. Le jour suivant, alors qu’elle s’apprêtait à enfiler sa chaussure, elle a de nouveau été surprise. Cette fois, elle avait un rat écorché dans sa chaussure.

Dans cette situation, la plupart des gens agiraient de la même façon. Ils penseraient simplement que le chat gourmand se venge de sa maîtresse d’une manière horrible. En fait, le chat a préparé ce rat, qui est, pour lui, la nourriture la plus délicieuse qui soit, afin de regagner l’amour de sa maîtresse. Après avoir vu celle-ci être en colère la première fois, le chat a préparé le rat pour qu’il soit plus facile à manger et le lui a rapporté. C’était un geste de réconciliation sincère de la part du chat, que la maîtresse a perçu comme une horrible vengeance. A Girl at my Door est parti de cette idée. Comment interpréter le comportement de ce chat ? Est-il possible, pour sa maîtresse, de comprendre son comportement ? Y a-t-il de l’espoir dans cette relation douloureuse ? La réponse à ces questions a été A Girl at my Door.

Quelle a été l’implication de Lee Chang-Dong dans votre film ? Qu’avez-vous appris de lui ?

M. Lee Chang-Dong s’est occupé du film durant toute sa confection, du début à la fin. En tant que producteur et professeur, c’est lui qui a trouvé le sens profond du film et m’a menée dans la bonne direction. C’est aussi un des plus grands cinéastes du monde et je l’adore. Par conséquent, il a eu une influence importante sur moi. Avant tout, j’ai appris à affronter mon histoire et à filmer sérieusement, rationnellement. J’ai appris à être plus appliquée et à donner le meilleur de moi-même. Pendant le tournage, j’ai toujours eu en tête à quel point il était important de trouver le bon rythme, ce qui est essentiel, et de mixer les différents éléments du long métrage afin que celui-ci soit lisible pour le public. C’est grâce à M. Lee que j’ai pu faire ça.

Les performances de Bae Doona et de Kim Sae-Ron sont assez bluffantes. Comment avez-vous travaillé avec vos actrices ?

Tout d’abord, elles ont compris leur rôle instinctivement. C’était une compréhension profonde avant même qu’on ne se rencontre. À partir de là, on a pu avoir des conversations poussées sur chacun des rôles et sur le film. J’ai été très chanceuse d’avoir ces actrices qui sont totalement devenues mes personnages. Ça n’est pas facile de jouer Yeong-Nam [ndlr : interprétée par Bae Doona] qui mène toute l’histoire et est en même temps en retrait. Elle est piégée dans son propre destin, elle se fait du mal. Les décisions qu’elle prend rendent les gens autour d’elle encore plus seuls et en même temps elle se bat contre sa propre solitude. Mais son propre désir l’induit en erreur et elle en souffre sans jamais exploser. Il était possible de rendre ce personnage trop ambigu, alors Bae Doona et moi avons eu de longues discussions sur la façon de jouer ces émotions complexes. Son talent lui a permis d’exprimer toute la subtilité du personnage.

Je pense que Kim Sae-Ron, qui avait initialement décliné notre offre, savait à quel point jouer Dohee allait être compliqué. J’imagine que c’est pour ça qu’elle a d’abord douté. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait changé d’avis, elle m’a dit : « J’ai senti que je devais le faire ». Sur le tournage, j’ai pu voir à quel point elle était captivée par le rôle, comprenant la douleur, la tristesse et l’angoisse ressenties par Dohee. Je pense que c’est pour ça qu’elle a d’abord refusé le rôle. Mais je lui suis si reconnaissante qu’elle ait accepté, car Dohee devait être montrée au monde.

A Girl at My Door n’est pas un film sur l’homosexualité mais c’est un film qui en parle. Et c’est un sujet qui n’est pas si habituel que ça dans le cinéma coréen. Comment expliquez-vous ce tabou ?

Tout d’abord, effectivement, je ne dirais pas que mon film est exclusivement à thématique LGBT. Yeong-Nam est clairement lesbienne et sa compagne apparaît dans le film. Le film traite de problèmes auxquels une lesbienne doit souvent faire face ; ici en choisissant de se séparer de son amante et de vivre seule. Les gens qui ont vu le film me parlent occasionnellement de thèmes LGBT mais je dois avouer que ces questions ne me sont pas si familières. La sexualité de Yeong-Nam est vue comme un reflet d’une certaine partie de la société coréenne. Ce n’est en aucun cas un sujet commun. Avec A Girl at my Door, je prends en quelque sorte la défense de mon héroïne victime de ce tabou – cette jeune femme qui hésite à s’exprimer en public, qui est contrainte de se renfermer sur elle-même à cause d’une haine née de préjugés et qui se plonge dans une intense solitude.

Comment le film a-t-il été reçu en Corée ? Quel a été l’impact de Cannes ?

A Girl at my Door avait un tout petit budget. Les conditions étaient très difficiles, jusqu’à ce que je me demande si le film allait pouvoir être montré au cinéma. Ça, c’est la réalité des films à petit budget en Corée. Mais quand le film a été sélectionné à « Un Certain Regard », il a ensuite reçu presque autant de salles qu’un poids lourd du box-office ! Je pense que cela est dû au dur travail de mes actrices mais aussi à l’attente créée par le Festival de Cannes. Mais le public n’a pas forcément suivi. Comme vous le savez, l’histoire est triste et éprouvante et elle n’a pas suffisamment attiré le grand public. Néanmoins, le film a suscité des réactions franches. Les gens, semble-t-il, savaient ce qu’ils avaient aimé et inversement. Il y en a qui ont compris mes intentions, mais aussi d’autres qui m’ont reproché de vouloir traiter trop de sujets à la fois.

Quels sont les jeunes cinéastes coréens qui vous intéressent ? Avez-vous le sentiment que quelque chose de neuf se passe actuellement dans le cinéma coréen ?

Il y a quelques années, il y a eu ce film intitulé Crush and Blush. Je n’en peux plus d’attendre le nouveau film de ce réalisateur et producteur, Lee Gyung-Mi. Comme je viens seulement de sortir mon premier film, je ne me sens pas très à l’aise à l’idée de parler de l’industrie du cinéma coréen dans son ensemble. Mais j’ai le sentiment qu’il y a un effort pour sortir un peu du flot de films grand public et cela a permis de produire quelques grands films. Crush and Blush en fait partie. Je crois que mon film est dans la même veine. Avec de nouvelles perspectives, un point de vue indomptable, des films neufs sont produits dans le pays. Bien sûr, il y en a qui, comme moi, se battent avec des petits budgets et des conditions compliquées, mais j’ai le sentiment qu’il y a plus d’opportunités qu’il y a pu en avoir par le passé. C’est un challenge. Si cet effort persiste, il peut aboutir à une nouvelle vague pour la Corée.

Interview Originale sur le site Filmdeculte.com

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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