Interview de Greg Rucka, scénariste et dessinateur de comics

Greg Rucka - Wonder Woman

Interview accordée à Matt Santori Griffith le 28 septembre 2016 pour le site Comicosity.com

Je vais commencer par une question simple et directe. La Wonder Woman que vous et Nicola nous avez présentée dans Year One, est-elle queer ?

Qu’est-ce que vous entendez par queer ?

Vous faites mention d’un terme très spécifique et vous parlez à un homme cis (et blanc qui plus est), donc mon interprétation du « queer » ne sera peut-être pas la même que celle d’un homme gay et out. Alors, dites-moi ce que vous entendez par queer.

D’accord. Pour cette discussion, je vais dire que « queer » inclus, mais pas forcément de façon exclusive, un intérêt romantique et/ou sexuel vers des personnes du même genre que soi. Il ne s’agit pas de la définition complète, mais c’est là-dessus que je me concentre aujourd’hui.

Alors, oui.

Mais, je crois que c’est plus compliqué que ça. C’est le problème inhérent au personnage de Diana : beaucoup de personnes et depuis longtemps — pour diverses raisons, dont parfois juste pour agacer, ce qui est, à mon sens, la pire des raisons — disent « Ohhh, regarde. Ce sont les Amazones. Elles sont lesbiennes ! ».

Et quand vous pensez à Themyscira, la réponse n’est autre que « évidemment qu’elles sont toutes dans des relations homosexuelles ». Non ? Toute autre réponse serait complètement illogique.

C’est censé être un paradis. Vous êtes censé y être heureux. Vous êtes censé avoir — dans un contexte où vous pouvez être heureux et qu’une des conditions pour l’être est d’avoir un partenaire — une relation romantique et sexuelle qui vous comble. Et les seules options sont les femmes.

Mais une Amazone ne regarde pas une autre Amazone en lui disant « Tu es lesbienne ». Absolument pas. Ce concept n’existe pas.

Du coup, est-ce que je suis en train de dire que Diana est tombée amoureuse et a eu des relations avec d’autres femmes ? Du point de vue de Nicola et du mien, la réponse est évidemment oui.

Et il faut que la réponse soit oui pour beaucoup de raisons différentes. Mais celle qui est peut-être la principale parmi ces raisons, c’est que si vous répondez non, alors Diana quitte ce paradis juste pour avoir une potentielle relation romantique avec Steve [Trevor]. Et alors son personnage perd de la valeur. Cela nuirait au personnage et la priverait de son héroïsme.

Lorsqu’on parle de la force des personnages en 2016, si Diana décide de partie de chez elle pour toujours — ce qu’elle pense faire — parce qu’elle est tombée amoureuse d’un homme, à mon sens cela nuit à son héroïsme.

Elle ne part pas à cause de Steve. Elle part parce qu’elle veut découvrir le monde et que quelqu’un doit y aller et faire ce qu’il faut. Et elle est résolue à faire ce sacrifice.

C’est donc une question épineuse. Et je comprends du mieux que je le peux ce désir de se voir représenter sur papier. Je ne m’oppose absolument pas à ça. Mais, mon travail consiste avant tout à rendre service au maximum à mes personnages.

Pour moi, en laissant toutes les autres questions de côté — et il y a de nombreuses et légitimes raisons de se poser cette question —, la réponse doit être oui avant tout parce que sinon cela enlève son héroïsme à Diana.

Vous y avez fait allusion et c’est vrai qu’il y a un désir de la part de certains lecteurs pour que les personnages proclament haut et fort leur sexualité afin qu’elle ne soit pas étouffée par la suite. Dites-moi ce que vous en pensez en tant que scénariste et la façon dont cela influence l’écriture d’une histoire dans Wonder Woman.

Ah. On parle du « problème Vega ». Le personnage doit se lever et crier « Je suis gay ! » en lettres capitales et en gras pour que ce soit évident pour tout le monde.

De mon point de vue, c’est une mauvaise façon d’écrire. Ce personnage va déclarer quelque chose qui n’aura aucun impact sur l’histoire. Ça n’apporte rien à mon histoire dans la plupart des cas. Quand quelqu’un pose directement la question au personnage, si ça a un rapport avec l’histoire, alors vous avez une réponse. Mais, à mon avis, et je pense que Nicola a le même, lorsqu’on raconte une histoire — que ce soit une histoire de Black Magick, de Wonder Woman ou de Batman —, on veut montrer ces personnages, leurs vies et ce qu’ils font.

On veut montrer, pas dire.

Montrer les choses demande de mettre en place une situation qui doit avoir un lien avec ce qu’on essaie de faire de façon générale avec l’histoire. Et dans la première partie de Year One, en particulier, l’une des choses qu’on devait faire était de juxtaposer sa vie et celle de Steve. On voulait montrer qu’il y avait une connexion entre les deux personnages bien avant qu’ils se rencontrent. Qu’ils partageaient certaines choses.

Ce qui était très important pour nous, c’était de créer une représentation claire de Themyscira qui justifiait qu’on l’appelle « paradis ». C’est quelque chose qui a souvent été oublié dans les représentations de Diana. Je crois que c’est parce que beaucoup de gens pensent que le paradis est quelque chose d’ennuyeux. Qu’il n’y a rien qui se passe. Qu’il n’y a aucun conflit. Et du coup, il n’y a là-bas de paradis que le nom.

On ne voulait pas de ça. On voulait faire honneur à ce qu’on pensait être la vision de Marston pour les Amazones, c’est-à-dire qu’elles vivaient dans une société utopique. Presque tous nos choix ont été faits pour répondre à cela. Évidemment, quand on part de ce postulat, on passe beaucoup de temps à réfléchir à ce que tout cela veut dire. Au niveau de la société, de ce que les rôles individuels apportent à la société, de ce qui représente le bonheur et l’accomplissement dans cette société.

Par exemple, lorsqu’Io trouve Diana évanouie sur la plaine, elle et les autres Amazones revenaient juste d’aller chercher des provisions. Les provisions ne leur sont pas fournies. Elles peuvent créer tout ce dont elles ont besoin, mais elles doivent le faire elles-mêmes. En quoi cela représente-t-il le paradis ? Bouger, travailler et la satisfaction de faire du bon travail est un élément de leur paradis. C’est à l’opposé du paradis des dieux « Boum, tu veux du vin ? Voilà une amphore ».

De la même façon, pour en revenir à la question de la sexualité sur Themyscira, on a passé beaucoup de temps à réfléchir sur ce que ça voulait dire. J’ai fait une conférence à la Fantastic Comics à Berkeley en Californie où j’ai dit qu’aucune Amazone n’allait aller voir une autre Amazone et lui dire qu’elle ne se comportait pas en bonne Amazone. Parce qu’alors ce ne serait pas le paradis. Cette société accepte tout le monde. La seule condition c’est : vous vivez ici et vous êtes une femme.

Du coup, ça amène une autre question. Dans Themyscira, d’après l’expérience des Amazones, et d’après la manière dont nous représentons cette expérience, personne ne regarde Io en lui disant « Tu es trop butch ». Personne ne se tourne vers Kasia pour lui dire « Tu es trop fem ». Personne ne dit qu’une robe est indécente. Personne ne demande « Pourquoi tu portes des pantalons ? ». Personne ne dit que vous êtres trop gros. Personne ne vous dit que vous êtes trop maigre, ou pas assez forte.

Il faut que ce soit une société ouverte pour différentes raisons — le fait que ce soit le paradis étant l’une d’entre elles. Mais c’est aussi parce que Nicola, Liam et moi pensons que Diana est une personne magnifiquement et activement ouverte.

Je ne dis pas que Batman ou Superman ne le sont pas, mais pour Diana son ouverture est active. Ça fait juste partie de sa personnalité. Elle a toujours les bras grands ouverts. Il y a de la place pour tout le monde. C’est une grande partie de qui elle est. Ce que je veux dire c’est que Batman est ouvert, mais il ne passe pas ses journées à réfléchir à la façon dont il pourrait mieux comprendre ses confrères. [rires]

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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