Interview de la Réalisatrice Emilie Jouvet et de la Performeuse Wendy Delorme

Emilie Jouvet et Wendy Delorme

Interview accordée à Ursula Del Aguila le 01 Juin 2010 pour le site Têtue.com

À l’occasion de la première du film Too Much Pussy! Feminist Sluts, A Queer X Show à Paris, demain, TÊTUE a interviewé la réalisatrice Emilie Jouvet et sa performeuse/directrice de casting, l’écrivaine Wendy Delorme pour nous parler du Queer X Show, le road-movie d’une troupe de «Feminist Sluts», bien décidées à faire évoluer vos consciences !

Comment vous est venue à toi et à Emilie l’idée de cette troupe éphémère qui a donné naissance au road-movie ?

Emilie : Cette troupe éphémère a été créée pour faire le film. Le projet écrit était un film montrant des femmes, des artistes, des dykes, des queers, en tournée, en voyage. J’ai partagé des moments forts avec des artistes femmes à travers le monde depuis 10 ans, et je voulais témoigner de ce qu’il peut se passer de puissant et de merveilleux quand des femmes se mettent à créer ensemble.

Wendy : On voulait montrer des femmes qui voyagent et créent ensemble. Après 5 ans d’activités de scène et trois ans où j’ai beaucoup voyagé avec des artistes, de festivals en festivals, en France, Italie, Allemagne, Suède, Grèce, Hollande, Angleterre, au Canada et aux Etats-Unis, j’avais vraiment envie de voir documentée en images cette atmosphère spécifique des tournée, le travail entre femmes, et la création, l’amitié, les galères, la joie liées à tout ça. Il y a un échange et une inspiration mutuelles qui dure depuis plusieurs années dans ce réseau de personnes qui voyagent et s’inspirent de leurs aînées qui nous ont ouvert une voie et continuent de créer (Annie Sprinkle, Virginie Despentes, Dorothy Allison…)

Emilie, tu peux être fière de ton documentaire qui est une vraie réussite. Pensais-tu faire un jour un documentaire sur une troupe de sex activistes queer ?

Emilie : Merci, c’est mon tout premier documentaire, alors je suis vraiment touchée que tu l’estimes réussi ! A 19 ans, j’ai été performeuse érotique pour payer en partie mes études au Beaux Art puis à l’Ecole Nationale de Photographie. Au début j’étais dans une agence, puis très vite j’ai monté mon propre réseau avec deux autres filles. Une hétéro, une bi et une lesbienne ! J’ai gardé un super souvenir de la scène, la magie de la transformation, la tension sexuelle, le shoot d’énergie que peut te donner parfois le public. Avec mes deux amies, on était nos propres boss, on travaillait dur, il y avais une véritable complicité et beaucoup de respect entre nous.

Ensuite bien sûr il y a eu One Night Stand et toutes mes interrogations sur la représentation des femmes et de la sexualité dans l’art, l’amitié avec des performeuses féministes pro-sexe, comme Wendy et Louise de Ville… J’ai suivi leurs performances depuis le début, à Paris mais aussi dans toute l’Europe, car on est souvent invitées ensemble sur les mêmes événements lgbtq (lesbiennes, gay, trans bi, queer), festivals de cinéma, gay pride, soirées gouines, colloques, etc. D’où l’envie de plus en plus forte de faire partager cette énergie au public à travers un film.

Explique nous le titre du documentaire : Feminist sluts in the Queer X Show (‘des salopes féministes dans le spectacle porno queer’)

Emilie : En précisant « Féminist Sluts » (sluts/salopes étant aussi une référence au « manifeste des 343 salopes » de 1971 ) nous voulions réaffirmer l’importance de la pensée féministe des artistes du film et se démarquer d’une tendance du mouvement queer qui survalorise la masculinité et se contente de lutter contre l’homophobie ou la transphobie en laissant intacte la misogynie et la lesbophobie. La pensée queer et la pensée féministe matérialiste nous appremment que le sexe  » biologique »  est une production politique et que le genre est une construction sociale, donc modifiable. Mais il est possible qu’une personne apprenant les jeux du pouvoir du sexe, de la sexualité et du genre uniquement à travers un filtre de lecture queer sans aucune notion de féminisme aura du mal à remettre profondément en question l’invisibilisation, la domination, l’oppression des femmes et des lesbiennes dans la société à travers le monde.

Tes artistes sont fabuleuses. Vont-elles venir à Paris pour la première ?

Emilie : Oui, elles sont merveilleuses ! J’espère que le film rend hommage à leurs multiples talents. Judy Minx, Wendy Delorme, Sadie Lune et Mister Mister seront là pour la première à Paris, ainsi que Jessica Batut, Christine Gun (nos deux driveuses !), de nombreux artistes de la BO (Chose Chaton, Alone & Me, Charlene Darling, DJ Axelle Roch …), et bien d’autres. Ena, Mad Kate, Scream Club, Noblesse Oblige, Mz Sunday Luv seront à la première Berlinoise le 9 juillet. La séance sera suivie d’une énorme fête au LUX, jusqu’au petit matin. Si vous avez envie de connaître Berlin, ses parcs verdoyants, ses dykes, sa communauté queer, punk, et ses fameuses sex-parties, be there !

Quelles ont été les difficultés de tournage ?

Emilie : Les moyens financiers, en premier lieu. Ensuite les moyens techniques, car le bus étant petit, je n’ai pas pu prendre d’équipe de tournage avec moi. J’avais constamment 2 caméras et un appareil dans les bras, je tournais 24h sur 24, c’était complètement fou ! Sur certains shows, une équipe de camera-women recrutées par mail m’attendaient sur place. Ce furent de vrais moments de bonheur pour moi d’avoir une équipe qui parle le même langage (celui du cinéma), même pour quelques heures. Une autre difficulté était de conserver une discipline de tournage suffisamment forte pour pouvoir faire des images qui sortent du cadre ‘film de vacances’. Ce qui impliquait d’imposer aux filles des contraintes auxquelles elles ne s’attendaient pas, comme par exemple rentrer et sortir du bus trois fois de suite afin de capturer leur arrivée dans les clubs sous différents angles, chercher des endroits sans bruits parasites pour faire des interviews, se placer de certaine manière dans le bus afin de capter la lumière sur leur visage, faire une répétition supplémentaire sur scène afin que je règle l’éclairage. Tout ceci avec la fatigue des kms parcourus, le manque de sommeil et dans un temps très réduit. Après la tournée, j’étais tellement épuisée que j’ai passé 15 jours à dormir. Au vu du résultat, je me dis que ça valait la peine d’avoir tenu bon. Mais pour mon prochain film, je prévois d’être accompagnée d’une armée de techniciennes !

On a l’impression que vous êtes toutes polyamoureuses, était-ce le cas lors de la tournée ?

Wendy : Je ne voudrais pas que ce film soit vu comme une injonction à la polyamorie. Pour moi il n’y a pas de solution idéale (monogamie ou polyamorie) mais des façons diverses de vivre nos désirs et amours, qui varient avec chaque personne. Au début de la tournée, il m’est arrivé un truc imprévu : après 4 ans de polyamour, je voulais être monogame et avoir des enfants (le syndrome de la trentaine ? J’ai eu 30 ans en plein milieu de la tournée). J’étais donc monogame, à part pour les tournages explicites. J’ai surtout vécu la tournée comme une expérience de création itinérante et de travail entre filles, en autoproduction. Les autres filles sont soit polyamoureuses soit ont négocié avec leurs partenaires ce qui se jouerait pendant la tournée.

Emilie : Les filles étaient très libres, et je crois qu’elles ont testé un peu toutes les possibilités ! En ce qui me concerne, je suis plutôt monogame. C’est devenu une blague pendant la tournée entre moi et Christine des Flaming Pussy, notre driveuse, qui elle aussi n’est pas poly. Lors d’une manif queer, une fille s’est écriée: « Every time we fuck, we win ». Et toutes les filles ont hurlé « yeahh ! » Alors Chris s’est retourné et m’a dit: « Emy, we lose ». Ca nous a fait tellement rire que c’est devenu une chanson dans la BO du film !

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef.Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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