Margarita With a Straw : Interview de la réalisatrice et scénariste, Shonali Bose

Shonali Bose - Margarita With a Straw

Interview accordée à Daniela Costa le 10 mars 2016 pour le site Afterellen.com

Il y a dix mois nous vous avions dit à quel point nous aimions Margarita with a Straw. Nos cœurs ont battu pour ces deux femmes handicapées qui tombent amoureuses l’une de l’autre. Avance rapide jusqu’à fin 2015 : nous trouvons toujours qu’il s’agit de l’un des meilleurs films lesbiens/bis de l’année. Après tout ce temps et après avoir déjà été diffusé dans les cinémas indiens, le film continue de faire la tournée des festivals.

Avant la diffusion du film au festival ReelAbilities de New York, la réalisatrice et scénariste out Shonali Bose nous a parlé de l’importance de montrer la sexualité des personnes handicapées l’écran, de la façon dont elle s’identifiait avec le personnage principal, de ses problèmes avec le conseil indien dédié à la censure et de bien d’autres choses encore.

Attention : il y aura des spoilers dans l’interview.

Comment avez-vous eu l’idée de ce film ? Qu’est-ce qui vous a inspirée ?

L’une de mes cousines est née avec une paralysie cérébrale. Elle n’a qu’un an de moins que moi. On est presque comme des sœurs. On a grandi ensemble, on a tout fait ensemble. Un jour, elle avait 39 ans, j’en avais 40, on était dans un pub londonien et je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu voudrais pour ton quarantième anniversaire, le meilleur âge qui soit ? ». Elle m’a répondu : « Je voudrais juste faire l’amour ». Et, à ce moment-là, ça m’a frappée : je n’avais jamais pensé à la sexualité de ma sœur.

C’est quelque chose de très important. Il doit y avoir tellement de personnes handicapées que l’on considère comme asexuelles à cause de leurs corps. Et j’ai eu l’impression que c’était un sujet qui n’avait pas été traité au cinéma. Particulièrement pour les femmes. Donc, voilà pour mon inspiration.

Comment cela s’est-il passé lorsque vous avez décidé que ce film traiterait aussi de la sexualité homosexuelle ?

Cette décision s’est prise de façon très naturelle, et une fois prise, je l’ai assumée politiquement parlant. Dans les premiers scripts, elle n’était pas bisexuelle et il n’y avait pas d’autre personnage homo. Après plusieurs brouillons, j’ai développé le personnage de Khanum : une jeune lesbienne féministe, activiste et engagée en politique. Je l’ai créée parce que je voulais un personnage tel qu’elle car la cause gay m’importait beaucoup. Mais, au début, elles ne finissaient pas ensemble parce que c’était un personnage qui devait juste servir de source d’inspiration au personnage principal : elle était aveugle et elle faisait pourtant tout comme tout le monde. Elle servait d’inspiration à Laila, et elle demandait à Laila de sortir avec elle. Laila lui répondait : « Non, je suis hétéro ». J’ai donc continué à écrire des brouillons et à avancer dans le scénario, et à un moment Laila m’a parlé et m’a dit : « Tu sais quoi ? Elle est bien plus sexy que ce mec Jared. Je ne vais pas lui dire que je suis hétéro ! ». Donc j’ai naturellement créé une scène où elles font l’amour et par la suite elle tombe amoureuse de cette femme.

Je suis moi-même bisexuelle. À l’époque, je croyais que Laila me parlait, mais en réalité c’était juste que je m’étais autorisée à être Laila. Elle a cessé d’être ma cousine et est devenue moi. Et lorsqu’elle est devenue moi, automatiquement elle est devenue bisexuelle. Mais ce n’est pas ce que je pensais sur le moment, ce n’est pas ce que je croyais qu’il se passait. En écrivant, je me suis dit « Waouh ! Laila est en train de me parler ! ».

Peu de films ont un personnage principal handicapé. Si en plus on ajoute le critère femme et le critère LGBT, alors bonjour pour en trouver un. Et pourtant, votre film possède deux de ces personnages. C’était naturel pour vous ? C’était délibéré ?

Ce « Oui, je vais le faire » était une décision politique. J’étais consciente que j’aurais beaucoup de mal à trouver des financements et un producteur. Et lorsqu’elle est devenue bisexuelle, j’ai perdu la moitié de l’argent que j’avais obtenu. C’est devenu encore plus dur, mais je suis restée campée sur mes positions.

Ça ne vient pas juste du fait que ce soient des personnages principaux. Le film ne se concentre pas sur leur homosexualité ou sur leur handicap.

Parfois, on dirait que Laila est convaincue qu’elle est soit complètement hétéro, soit complètement homo. Ensuite, lorsque son attirance pour les deux sexes refait surface, on dirait qu’elle a du mal à accepter le fait qu’elle puisse être bisexuelle. Êtes-vous d’accord avec cela ? Et si oui, est-ce que vous avez fait exprès de l’écrire comme cela ?

Elle n’a que 18 ans. Elle ne connaît pas tout le vocabulaire lié à la sexualité, sans parler du vocabulaire de la sexualité LGBT. Donc, lorsque l’occasion s’est présentée à elle, ce fut très naturel pour elle d’en profiter. Et puis après elle tombe amoureuse de Khanum. Mais, elle n’a jamais fait avec l’amour avec un mec, elle n’a jamais eu aucun contact physique avec un mec. Alors quand Jared se présente à elle — il y a un moment chaud entre eux —, comme elle n’avait encore jamais couché avec un mec hétéro, elle a ressenti le besoin de tester.

Au moment où elle passe à l’acte, au moment où cela se termine, vous voyez que son visage est inexpressif, que ses yeux sont vides. Elle le regrette. Elle regrette d’avoir trompé sa petite-amie. Et c’est alors que boum ! cela la frappe. C’est pour ça qu’elle dit qu’elle est homo et pas bisexuelle. Elle dit qu’elle est bisexuelle une fois je crois. Elle dit « Je suis bi » à sa mère parce qu’alors elle comprend les termes qu’elle emploie et parce qu’elle n’est plus vierge, mais en réalité je dirais qu’elle est très fortement homo et qu’elle le sait. Ce n’est qu’après avoir trompé sa copine qu’elle comprend : « Waouh. Je n’aime pas ça. J’aime cette relation que j’ai avec ma copine ». Mais je comprends qu’à ce moment-là elle ait eu besoin de le faire. Elle en avait juste besoin. Que vous soyez hétéro ou homo, vous vous retrouverez confrontés à des situations où vous pourrez tromper votre partenaire. C’est quelque chose que je voulais aussi aborder.

Oui.

Je pense que c’était normal à ce moment-là. Et lorsque Khanum lui demande « Comment as-tu pu me faire ça ? », vous pouvez dire que la réponse de Laila est cruelle mais c’est vrai, elle lui dit « Jared me voit ». Elle avait besoin de s’assumer. Je crois que son évolution ne tourne pas autour du « Je suis homo ? Je ne le suis pas ? Je suis hétéro ? », mais autour du « Il faut que je m’assume. Je n’ai pas besoin du regard des autres pour m’affirmer ». C’est ça son évolution.

Elle préfèrerait être avec quelqu’un de valide parce qu’elle n’accepte pas son handicap, contrairement à Khanum qui est extrêmement à l’aise avec son handicap. Mais, Laila ne l’est pas, et elle traverse cette période difficile. La confusion n’était donc pas liée à sa sexualité, mais était plutôt du genre « C’est un mec hétéro vraiment pas mal qui veut coucher avec moi. Ce n’est pas moi qui le drague. Je vais essayer. Il n’est pas repoussé par mon corps, par mes jambes tordues, par mon discours confus, par ma bave ». C’est énorme. Je trouve ça énorme et je pense que l’on doit respecter cela.

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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