Un Noël au nord du 47ème Parallèle

Cette année, l’hiver nous tombe dessus sans crier gare après une arrière-saison particulièrement douce aux yeux de l’été pluvieux et frisquet que nous avons supporté stoïquement. Les mois de juin et juillet ont été sous la moyenne saisonnière et les pluies, abondantes. Les mois d’août, septembre et octobre ont rivalisé d’ardeur pour mettre un peu de baume sur nos cœurs de Québécois toujours si préoccupés du climat nordique. Nous avons battu des records en tout genre, chaleur, sécheresse, canicule même en début septembre. Malgré la fin des vacances et la reprise des classes, nous étions tous  convaincus d’avoir atteint l’âge d’or d’un été éternel.

Faux espoir, l’hiver frappe à nos portes dès le début novembre. Le deux au matin, tous les postes de radio et de télé de Québec décrivent avec force détails la première tempête de neige qui s’abat dans le Parc des Laurentides, rendant impraticable la route entre Québec et Saguenay. Quelques jours plus tard, la capitale nationale est à son tour prise d’assaut par l’hiver. La neige qui tombe au début si romantiquement s’intensifie graduellement. Trente-six heures plus tard, vingt centimètres de cette poudreuse recouvrent le sol québécois. Bien sûr elle a fondu rapidement, mais la magie de l’automne et de ses couleurs s’est envolée, le froid s’installe insidieusement. L’hiver est à nos portes.

Nous sommes à la mi-décembre, les préparatifs vont bon train pour les fêtes de fin d’année, les Québécois ne chialent plus pour l’instant sur le climat, Noël sera là dans quelques jours avec son lot de joies, de rencontres festives et de repos. Le bois de chauffage fendu et cordé dans les entrées des maisons et les garages, les jardins fermés pour l’hiver, les plantes vivaces coupées, les fleurs annuelles arrachées et jetées, les petits arbres et arbustes attachés, le Québec est fin prêt à affronter les prochains mois de froidure.

__ « Allo maman, c’est moi. Comment vas-tu? »

Tiens, ma fille aînée fidèle à elle-même qui téléphone pile au moment où je m’attable pour souper. Malgré ma mise en garde concernant le moment mal choisi pour une conversation téléphonique, nous discutons quelques minutes de choses et d’autres. Je vois bien qu’elle tourne autour du pot, qu’elle a quelque chose à me dire, qu’elle n’y arrive pas.

__ « Bon », lui dis-je, qu’est-ce que tu veux me dire? »

__ « Ah maman! Tu ne le croiras pas! C’est tellement compliqué! »

__ « Oui?  Mais encore? »

__ « C’est que… D’accord voilà. J’ai parlé aux autres, pas moyen de nous entendre sur une date pour la fête familiale de Noël. Personne n’est disponible en même temps. Fanny travaille du vingt-huit au trente, elle ne peut pas faire le voyage vers Québec. Jasmin et Margot ont organisé un party entre amis le trente-et-un. Et Julien et moi ne serons de retour à la maison que le vingt-sept. Impossible donc d’être chez-toi à Québec le vingt-six ou le vingt-sept. Maman, c’est l’impasse, je ne sais plus quoi faire. »

__ « Arrêtons-nous là, j’ai faim, mon repas refroidit. On se rappelle. Je t’aime. Bonne soirée. »

__ « D’accord, maman, je t’aime aussi. »

L’histoire se répète. C’est toujours la même chose. Les enfants restent sur leurs positions en espérant ne pas avoir à céder les premiers. Je comprends bien que Fanny doive travailler, le système de santé continue de fonctionner même entre Noël et le Nouvel An. Et son conjoint Peter n’est pas mieux placé avec ses deux commerces de vapotage à gérer. Quant à Jasmin et Margot, leurs trois petits et leurs nombreux amis éparpillés aux quatre coins du Québec bouffent temps et énergie. Il va de soi qu’ils réservent à ces derniers une soirée pour les recevoir lorsqu’ils rentrent au bercail pour les fêtes de fin d’année. Caroline c’est autre chose, elle ne se déplace jamais sans son conjoint Julien et ce dernier, membre d’un groupe de musique traditionnel, est souvent sollicité durant le temps des Fêtes. Et si Caroline n’est pas disponible, il va sans dire que Petiote restera à Montréal. Antoine lui n’est plus là depuis qu’il travaille et vit à Paris. Il ne trouve jamais le moyen de revenir passer quelques jours avec ses proches au Québec à Noël. Le motif officiel, pas de vêtements assez chauds pour ses enfants. Nous ne sommes pas dupes, nos Parisiens d’adoption préfèrent passer ce temps de réjouissances au soleil d’Argentine dans la famille d’Elena. Qui peut leur en vouloir? Passer deux semaines à Noël même avec ses proches à -30°C avec neige, poudrerie, routes bloquées, verglas, ou rejoindre sa famille d’adoption au pôle sud au plus chaud de l’été? Antoine, pas plus bête qu’un autre, choisit préférablement le mois de juillet lorsqu’il revient au bercail.

Je retourne à mon repas et souligne à Madeleine que la ronde infernale des téléphones bat son plein à nouveau cette année, même si nous avions espoir qu’en vieillissant les enfants auraient plus de facilité à s’organiser. Bof! Nous lavons la vaisselle, rangeons la cuisine et montons au salon regarder quelques épisodes de la série américaine culte L Word en sirotant une infusion chai rooibos. Nous savons qu’il est inutile d’en parler, la solution ne viendra pas de nous, les enfants se feraient un malin plaisir de démolir notre proposition ne serait-ce que pour se convaincre qu’ils ont encore bien en main leur capacité à me faire marcher. Au moment d’aller au lit vers 22 h 30, Madeleine me dit tout naïvement :

__ « Et si nous partions? »

__ « Que veux-tu dire? »

__ « Si nous quittions Québec pour quelques jours? Genre entre le vingt-trois et le trente décembre? »

__ « Pour aller où? »

__ « Faut voir. Quelque part en région. Pas en ville c’est certain, pas dans nos familles non plus. Ni la mienne ni la tienne. Partir seules, marcher dans la campagne, prendre l’air, nous retrouver toutes les deux pour fêter Noël. Ce serait notre premier réveillon rien qu’à nous. Nous pourrions louer un chalet ou un appartement. Une chambre d’hôtel, c’est trop coûteux et nous oblige à prendre tous les repas au restaurant, ce qui n’est pas vraiment dans notre palette. »

__ « On fait comment pour trouver ce paradis? » lui dis-je à demi conquise par cette proposition saugrenue, en réalisant que Ma Grande Lesbienne est déjà debout et court chercher nos tablettes.

Avant de commencer à naviguer sur le web, nous nous entendons sur un certain nombre de critères. Nous partirons pour une semaine dans la région du Bas-du-Fleuve, entre Québec et Saint-Jean-Port-Joli, pas plus bas pour ne pas être tentées de rejoindre les sœurs et le frère de Madeleine qui habitent à Notre-Dame-du-Portage près de Rivière-du-Loup. Nous cherchons un chalet ou un appartement sur le bord du fleuve, idéalement dans un village, avec internet haute vitesse, histoire de rester en contact avec tous nos proches.

À peine trente minutes plus tard, nous retenons deux hypothèses, un chalet à Berthier-sur-Mer ou un condo à l’Islet-sur-Mer. Nous nous endormons satisfaites et convaincues que cette escapade est la meilleure solution pour nous deux cette année.

A propos de Ann Robinson

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