Interview de Lea DeLaria, l’interprète de Big Boo

Interview liée à la série Orange Is The New Black

Léa DeLaria

Interview accordée à Lane Moore le 14 Août 2013 pour le site Autostraddle.com

Lea DeLaria fait partie de la légende homosexuelle. Elle fut la première comique lesbienne out à passer à la télévision : c’était lors de sa participation, en 1993, à The Arsenio Hall Show. Maintenant, vingt ans plus tard, elle joue la lesbienne butch, Big Boo, qui se masturbe avec des objets dans la série à succès de Netflix Orange is the New Black. J’ai rencontré Lea et nous avons parlé des drames lesbiens, du fait de séduire Laura Prepon, et le fait de coucher avec des filles saoules qui n’avaient pas précisé qu’elles avaient déjà une petite-amie.

Lea et moi nous sommes rencontrées au restaurant Bushwick dont le site Internet précisait « de la ferme à la table » et « faire des provisions » donc je savais que j’allais passer la nuit la plus lesbienne qui soit. À la minute où je suis entrée dans le restaurant avec elle, il paraissait évident que ce restaurant (avec des sets de table pareils) était un peu comme le Cheers [ndlt : le Cheers est un bar dans la série du même nom].

On s’est installées dans un endroit qui donnait l’impression d’être dans une banlieue et où les enfants de classe moyenne jouaient au jeu de la bouteille, nous avons commandé des tequilas et avons commencé à parler des choses sérieuses.

Votre parcours est dingue. Vous êtes actrice, comique, vous faîtes des comédies musicales à Broadway, vous avez sorti des albums.

Oui, je suis une femme aux talents multiples. C’est comme ça que j’aime me présenter. Une femme à tout faire.

Est-ce que des gens ont déjà essayé de vous faire choisir une seule et unique voie ?

Très très tôt dans ma carrière, quelqu’un m’a dit « Et bien, il faut que tu décides si tu veux être comique ou chanteuse » et j’ai dit « Pourquoi devrais-je prendre une décision ? Je suis les deux. ». C’est quelque chose qui ne date pas d’hier, regardez Sammy Davis Junior et même plus vieux encore, regardez les vaudevilles.

C’est exactement ce que je dis quand les gens semblent choqués que je fasse différentes choses ! Dans les vaudevilles, vous vous DEVEZ de faire un million de choses. Mais de nos jours, si vous faites plus d’une chose les gens se disent que vous n’êtes vraiment bon qu’à une seule d’entre-elles.

Ils rigolent ou vous disent « Mais ouiiiii, bien sûr, tu es chanteuse ». Je veux dire, personne ne chante aussi bien que moi, vous voyez ? Je suis chanceuse. Et d’une certaine façon, j’ai réussi à leur faire fermer leur caquet.

Je vous suis. On m’a dit que je ne pouvais pas faire plus d’une chose, mais je me suis toujours dit « et si tu étais l’exception qui confirme la règle ? »

Et vous n’êtes pas la seule. Comme les filles dans Orange is the New Black, nous faisons toutes différentes choses.

C’est génial. Jessica Pimentel fait partie d’un groupe de death métal, n’est-ce pas ?

Oui, c’est à ce moment-là que j’étais « QUOI ? ». Quand vous la voyez, vous vous dites « Du death métal, vraiment ? » Elle fait latino toute mignonne. C’est la première chose qu’on se dit : une putain de latino ? Une FILLE ? ET elle fait du death métal ???

C’est peut-être mon truc préféré avec Orange is the New Black. Il n’y a pas de clichés, latino, noire, blanche, lesbienne, dans la série parce qu’aucun personnage n’est facilement défini. Sans mentionner, qu’avant cette série, la seule série qu’avaient les femmes homosexuelles était The L-Word, ce qui, de toute évidence, a préparé le terrain, mais quand même. C’était un peu le Passions des séries télé lesbiennes. Ce n’était pas réel. Mais de nos jours c’est toujours si excitant de voir une série avec des femmes et des lesbiennes de différentes races, avec différents passés et différents corps.

Orange is the New Black est un peu plus courageux, un peu plus réel que The L-Word. Soyons honnêtes, The L-Word était un soap opera, comme vous dites, exactement comme Passions. Et Orange ne l’est pas. C’est une dramédie. Et j’étais dans On ne vie qu’une fois pendant dix ans, donc je connais les soaps operas.

[À ce moment-là, Lea m’a fait chercher sur Google son rôle de voyante dans On ne vit qu’une fois et cela valait le coup.]

Oui, j’ai été moyennement connue toute ma vie. J’ai toujours dit que c’était une longue marche pour arriver au milieu. Je n’ai jamais eu cette espèce de succès. Lorsque vous m’avez fait signe de la main tout à l’heure, j’ai deviné que vous étiez la personne d’Autostraddle que j’allais rencontrer, mais on me fait souvent ce signe de la main donc je n’en étais pas sûre.

Eh bien, vous faites partie du paysage depuis toujours. Vous étiez la première humoriste ouvertement lesbienne à passer à la télé. C’est énorme.

C’était en 1993. En ce temps-là, c’était l’émission numéro un en Amérique. Ma phrase d’ouverture était « Ce sont les années 90. C’est tendance d’être homosexuel et je suis une grosse gouine ». Durant mes neuf minutes de passage apparemment j’ai dit 57 fois les mots « gouine » ou « homosexuelle ». [rires] En réalité, il y avait toute une polémique avec la chaîne, ils disaient que je ne pouvais pas utiliser le mot « gouine » parce qu’ils avaient peur que je sois poursuivie en justice.

Quand bien même vous êtes une gouine vous définissant comme gouine.

Exactement ! C’est ce qu’Arsenio a dit. En gros, il leur a dit d’aller se faire voir. Il a dit « C’est une gouine et si elle veut se définir elle-même comme gouine, alors c’est comme ça qu’on l’appellera ».

C’est terrible ! Je l’aime encore plus qu’avant.

Il parle de moi comme si j’étais l’une des choses pour lesquelles il aurait offert le monde [rire]. Oui, le monde était bien pour moi ! [rires]

[Puis, Lea et moi avons partagé des choses que je ferais mieux de garder entre Lea, moi et la tequila, mais il s’agit d’elle me confiant des anecdotes ayant eu lieu dans un café lesbien que je prétendrais être le Planet, et moi lui confiant embrasser des filles qui avaient des petites-amies dont elles ne m’avaient pas parlé.]

Alors pourquoi vous ont-elles embrassée ? Ooh, allez. Écoute, il faut dire que tu as une petite-amie d’abord ! Après tu peux embrasser et faire ce que tu veux. Il faut laisser le choix en premier lieu ! Après c’est bon. [rires] La même chose m’est arrivée dans un bar lesbien de Brooklyn. J’entre là-dedans, et il faut dire que j’avais déjà bu quelques verres. C’est tout moi : un bar lesbien, minuit, je suis bourrée. Donc j’entre et une fille, une fem plutôt sexy, commence à me parler et le truc avec les butchs c’est qu’habituellement les femmes ne les draguent pas. Mon Dieu, si tu aimes une butch, tu restes dans un coin et lui fais de l’œil pour lui faire comprendre que tu es intéressée. Bref, donc cette fille me fait de l’œil et on commence à parler et je lui dis qu’on pourrait partir d’ici et elle me dit « bien sûr » et donc on va chez elle. Et puis, on commence à… je n’arrive pas à croire que je raconte ça. C’est un site gay n’est-ce pas, donc je ne risque pas d’avoir des ennuis ?

Le plus gay de tous. Tout ira bien.

Donc, on le fait, nous prenons du bon temps et j’entends quelqu’un frapper à la porte et je lui demande « C’est quoi ça ? ». Elle dit « Rien, ne fais pas attention ». Donc, je ne fais pas attention et puis la personne à la porte commence à crier le nom de la fille donc je dis « Qu’est-ce qui se passe ? », et elle « Ne fais pas attention ! », donc je ne fais pas attention, je continue. Et en fin de compte, la fille dans le couloir dit « Enfoirée, bla bla bla. Je sais que tu es là et je sais que tu baises Lea DeLaria ! ». Apparemment elle est allée au bar avec sa copine… et est rentrée avec moi. [rires]

C’est quoi ce bordel ?

[rires] Exactement. Voici une autre leçon les filles, si vous voulez sortir avec moi et que vous êtes au bar avec votre copine, allez au moins la voir et lui dire « Eh, je ne me sens pas bien. Je vais rentrer à la maison, mais toi, reste ici et prends du bon temps », et ensuite, vous partez avec moi. Vous ne partez pas comme ça avec moi ! Bon sang. Après j’ai dû m’expliquer avec la butch à la porte ! [rires] Qui n’était pas contente ! Ensuite, elles ont commencé à se battre et je me suis faufilée. Et il y avait ce petit démon en moi, parce que toute butch que je sois il y a un petit démon en moi qui me disait de me retourner et de dire « Et au fait, juste pour mettre les choses au clair, c’est moi qui la baisais ! Elle ne baisait pas Lea DeLaria ! J’étais au-dessus ! » J’adore cette histoire.

Parlons d’Orange is the New Black. Saviez-vous que la série allait être géniale avant de la tourner ?

Bon, déjà il y avait Jenji Kohan, vous voyez ? Et puis j’ai vu Natasha Lyonne, sur qui je craquais depuis Les Taudis de Berverly Hills. Et puis Prepon est arrivée à peu près le même jour que moi, elle se teignait les cheveux en noir pendant que je faisais de même. Et je suis juste restée là, bouche bée.

Parce que toutes ces femmes sont géniales ?

Parce que c’est Laura Prepon bon sang ! Qui ne l’aime pas ? J’ai toujours voulu coucher avec elle ! [rire] C’est la meilleure. Dès que je faisais quelque chose je savais que je le faisais bien lorsque Prepon donnait un petit sourire malin et acquiesçait lentement. Je savais alors que la prise était bonne. Nous nous aimons tous sur le plateau.

Ça se voit. Il y a certaines séries où ils vous disent ça et vous vous dites « Hum, peut-être… mais probablement pas », mais avec votre équipe, je vous crois sur parole. Il est si dur de trouver une série avec autant de personnages féminins réalistes et complexes – je n’imagine pas ce que cela doit être d’avoir sur un même plateau toutes ces femmes – je pense particulièrement aux femmes de couleur qui ne sont généralement montrées que sous un seul angle.

Il est vrai qu’à chaque fois que vous avez des séries avec des personnages féminins intéressants, elles sont bousillées par les producteurs et ça se transforme en quelque chose d’horrible ou alors ça se transforme, en gros, en The L-Word, pour donner des noms. En toute honnêteté, nous avons eu de la chance, parfois les planètes sont avec nous. Netflix fait quelque chose qui n’avait jamais été fait auparavant. Vous et moi, assises ici, qui a fait ça avant ? Les photos Instagram que l’on prend sur le plateau, qui a fait ça avant ? Personne ! Parce que la vieille école dit « Ne faites pas ça parce que vous détruisez les techniques de marketing ». Je pourrais continuer encore longtemps. Depuis le début on fonctionne de manière populaire et regardez où ça en est rendu : sans avoir fait aucune apparition dans The Tonight Show ou quoique ce soit d’autre, ils ont vendu ça à tout le monde et tout le monde le regarde. Partout dans le monde.

En effet. Des tonnes d’hétéros regardent la série et pas d’une manière qui sexualise les femmes. Parce qu’en écoutant une personne hétéro, particulièrement un mec hétéro, parler de The L-Word, vous comprenez pourquoi il la regarde.

Écoute, l’autre fois je décompressais à l’aéroport en attendant mon vol et ce gars est venu me dire « Oh, Big Boo, est-ce que je peux t’emprunter ton tournevis ? » Il m’a crié ça et il ne pouvait pas être plus hétéro, pas vrai ?

J’adore. Ça me rend heureuse. Il faut espérer que cette série puisse changer les choses, de par sa façon de rendre les prisonniers, les femmes homos et les femmes en général si humains, si proche de nous.

Que Dieu te bénisse Jenji Kohan.

Devez-vous faire quoi que ce soit pour entrer dans le personnage ?

Non.

C’est bien ce qu’il me semblait. [rires]

Ce n’est pas du Beckett, vous voyez ce que je veux dire ? Ce qui rend Boo vraiment intéressante c’est que c’est moi. Je veux dire, je suis juste décontractée et moi, je pense.

J’en avais l’impression. Parce qu’elle est très « pas de prise de tête », ce qui vous correspond apparemment.

Je veux dire, si je devais travailler pour ce rôle… mais je n’ai pas besoin de le faire avec Orange. C’est juste tellement moi. C’est ce qui est génial. Ils écrivent pour moi. Ils écrivent carrément pour moi. [rires]

C’est un peu le rêve d’un acteur, vous vendez votre personnalité.

Oh, carrément ! Ils me laissent improviser et parfois les textes sortent tout seuls, vous voyez ? Et parfois, non. Mais c’est bon. Personne n’a de problème. Et laissez-moi être claire, c’est pareil pour tout le monde. Le casting est très talentueux ici. Et c’est ce qui est génial avec la série. Nous n’avons pas à nous confronter aux egos des autres.

Ok, c’est à la meilleure blague ou à la meilleure idée en fait. C’est génial. Bon, dernière question, est-ce qu’il y a beaucoup d’auteures lesbienne dans l’équipe ?

[Elle me lance un regard du genre « Tu rigoles j’espère ! »] Des auteures lesbiennes, une productrice lesbienne, euh, oui ! Il y a des lesbiennes partout ! [rires]

Traduction Lou Morin

Interview Originale sur le Site Autostraddle.com

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A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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