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ADÉLAÏDE DUFRÉNOY, LA SAPHO FRANÇAISE ?

(SUITE)

 

Dans les années 1780, la « Saint-Huberty » (son nom de scène) est connue dans l’Europe entière et c’est une femme « libre »… jusqu’au début des années 1790, époque à laquelle elle devient comtesse d’Antraigues. Elle se fait particulièrement connaître dans le rôle de Didon.

Adélaïde Dufrénoy

 

Edmond de Goncourt qui fit sa biographie évoque les pseudo-nombreuses liaisons lesbiennes de la cantatrice favorite de Marie-Antoinette. Y eut-il autre chose qu’une admiration amoureuse d’une jeune fille pour une jeune femme de quelques années plus âgée ? Fut-ce une simple phase ? On peut en douter, car le poème fut écrit bien des années après la première flamme et Adélaïde sait aussi trouver les mots d’une amitié très passionnée à l’égard d’autres femmes, telle Mme d’Antremont (dit aussi Bourdic-Viot) :

À Madame d'ANTREMONT
(Bourdic-Viot)
sur son départ pour Barcelone.

DIGNE objet des vœux d'une amie,
Vous dont le commerce enchanteur
Éclairait mon esprit et consolait mon cœur
Des infortunes de ma vie,
Je vous perds ! Un tendre devoir
Sur les pas d'un époux loin de moi vous entraîne.
Ah ! si pour adoucir ma peine
Je pouvais du retour nourrir le doux espoir !
Dans ce vaste Paris, où, partout recherchée,
Pour satisfaire à tant de vœux
Vous étiez présente en cent lieux,
Moi, vivant obscure et cachée,
Vous désirant matin et soir […]

On peut bien sûr y voir l’attachement quasi sororal de deux femmes, une écriture qui semble assez stéréotypée sur le thème de la séparation et de la perte (en sachant que le poème a été écrit après la mort de Mme d’Antremont lors de ce voyage en Espagne), mais on peut aussi imaginer (car il n’existe, soyons clair, aucune preuve et c’est peut-être tant mieux) qu’à travers des conventions de l’écriture féminine, Adélaïde livre un secret qu’elle n’a pu dire à son aimée : celui de son amour pour elle. Un amour qui inclut explicitement le désir et un désir qui fait souffrir, car il est mis au placard (c’est ainsi qu’on peut aujourd’hui le lire en tout cas).

Enfin, c’est surtout vis-à-vis de la baronne de Fréville que la plume (et les sentiments ?) de Mme Dufrénoy s’emballe. Son poème s’appelle « L’amitié » et il évoque une relation telle que celle qui unissait Montaigne et La Boétie :

Non, ce n’est pas le seul amour
Qui, soudain s’emparant d’une âme,
Par un mot, un regard, l’enchaîne sans retour ;
Il est une amitié dont la céleste flamme,
Pour nous pénétrer fortement,
N’a, comme l’autre amour, besoin que d’un moment.
À peine je vous avais vue,
Que déjà votre image occupait tout mon cœur ;
Je vous avais à peine une fois entendue,
Que votre organe séducteur
Retentissait toujours à mon oreille émue.
Adèle, peignez-vous mon doux ravissement,
Quand je sus que mon nom était aussi le vôtre !
Ce rapport fut pour moi comme un pressentiment
Du nœud qui nous devait attacher l’une à l’autre.

[ … ]

Mais, ô tant douce enchanteresse !
Ce qui vous rend surtout sans égale à mes yeux
C’est cet abandon précieux,
Cette exquise délicatesse
Dont s’embellit votre amitié.
Celle que je vous porte est presque de l’ivresse :
Oui depuis qu’à mon cœur votre cœur est lié,
Je suis bien plus vous que moi-même ;

[…]

Un charme impérieux à vos côtés m’enchaîne ;
J’y goûte chaque jour des plaisirs plus flatteurs :
Vous quitter est toute ma peine.
Suis-je seule, je rêve à vous ;

 

Il reste qu’à aucun moment, Mme Dufrénoy ne s’est vue comme une lesbienne. Elle était une femme aimant les femmes, certes : elle en fut le défenseur et s’éprit profondément de certaines d’entre elles auxquelles elle semble avoir donné beaucoup d’elle-même. Mais quelle place donna-t-elle vraiment à ces relations fragiles dans une époque troublée ? Elle donne l’image d’une femme sachant ce qu’on attend d’une femme et qui trouve injuste cette répartition des rôles. En même temps, elle est soumise et vit certains de ses sentiments en cachette à moins qu’elle ne se complaise dans l’élégie… pourtant, elle écrit « comme un homme » et se frotte à des genres réservés au sexe masculin à son époque : l’écriture de l’histoire et celle de la poésie érotique. Pour le reste, comment sonder le cœur ?

 

Stéphanie Bee (09 Août 2010)


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