ADRIENNE MONNIER ET SYLVIA BEACH
(SUITE)
Celle-ci montre la discrète Adrienne Monnier en éternelles robes de laine grise qui lui descendaient jusqu’aux chevilles.

Sylvia est plus masculine, en costume et pantalons, portant des cravates.

Adrienne a gardé toutes les lettres que les deux femmes se sont échangées. Elles témoignent d’une relation qui a évolué de la passion à une tendresse plus lointaine. Les parents d’Adrienne comme ceux de Sylvia acceptèrent la relation avec bienveillance : ceux d’Adrienne demandaient des nouvelles de Sylvia, qu’ils adoptèrent comme leur fille, et ils recevaient les deux femmes en respectant leur intimité de couple, en leur offrant une chambre commune.
Il y eut pourtant une grande rupture dans leur vie amoureuse autour de 1935, quand Adrienne rencontra Gisèle Freund, alors de 16 ans son aînée, expatriée depuis deux ans en France, fuyant l’Allemagne d’Hitler.

Même si la relation est un tabou, que Gisèle Freund a toujours refusé de reconnaître qu’elle avait eu une aventure avec Adrienne, qu’Adrienne a détruit toutes les lettres échangées avec Gisèle pour ne pas blesser Sylvia, il n’en demeure pas moins qu’un coup de couteau a été fait dans le contrat de fidélité entre Sylvia et Adrienne. À l’été 1936, alors que Sylvia est en voyage aux États-Unis, Adrienne héberge chez elle Gisèle qui y demeura jusqu’en 1940, date à laquelle elle quitte Adrienne pour rejoindre la zone libre. Quand Sylvia revient, elle est mise devant le fait accompli et elle déménage : elle ne vivra plus jamais avec Adrienne, même si l’image du couple officiel demeure pour les amis et les proches.
Sylvia se fit photographier par Gisèle Freund

Adrienne traduisit et publia la thèse de Gisèle Freund consacrée à la photographie au XIXe siècle. La voici photographiée par Gisèle Freund

L’aventure des deux librairies attire un public d’amateurs éclairés et de futurs auteurs qui viennent chercher conseils, reconnaissance et gloire. Elles attirent aussi des curieux, surpris par ces deux femmes hors-normes qui ne ressemblent pas aux autres libraires. Sylvia Beach surtout attire les riches expatriées américaines qui viennent s’inscrire sur les longues listes d’attente pour obtenir en prêt quelques ouvrages modernes interdits par la censure aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, tels que Le Puits de Solitude de Radclyffe Hall ou Ladies Almanach de Djuna Barnes. Après la Guerre, les deux libraires s’attirent quelques vives critiques lesbophobes : Adrienne est décrite comme une virago délaissée par les hommes car trop grosse, trop laide, trop paysanne ou trop monacale. Sylvia est également attaquée pour son allure trop masculine et elle est renvoyée à l’image du monstre ou de la sorcière.
En 1951, la « Maison des Amis des Livres » ferme. Adrienne découvre qu’elle est malade. Elle se suicide en 1955. Un an plus tard, Sylvia écrit ses mémoires. Elle décède en 1962 et son corps est enterré au cimetière de Princeton.
Que reste-t-il d’elles ? Un livre de Laure Murat écrit pour mettre fin aux euphémismes sur leur relation amoureuse et évidemment sexuelle, écrit aussi pour valoriser leur rôle d’intermédiaires centrales dans la vie littéraire et culturelle de Paris et pour nuancer l’idée d’un réseau lesbien ou d’un Paris lesbien d’extravagantes Américaines.
Stéphanie Bee (19 Octobre 2009)






