Aimez-vous le violet ?

Dans toutes les civilisations, les couleurs ont une histoire et racontent des histoires. Les couleurs ont leur historien : Michel Pastoureau, qui depuis des années, cherche à en percer tous les mystères. De violet, il est bien sûr question, mais il ne dit rien de leur association progressive aux lesbiennes.

Renée Vivien, à laquelle j’ai déjà consacré un portrait, se faisait appeler la « muse aux violettes ». De nombreux poèmes évoquent ces fleurs et cette couleur, qui, pour elle, mêle le souvenir d’un prénom, d’un amour et le rappel douloureux de sa mort comme un souvenir doux amer. Dans le recueil intitulé Dans un coin de violettes, publié en 1910, la poétesse se place sous leur protection :

Je place sous la protection des violettes
Mes adorations très humblement muettes…
Ô vous les violettes !

Vous qui savez, par la puissance du parfum,
Évoquer telle voix, et tel long regard brun…
Puissance du parfum !

Exaucez le grand cri de celle qui vous aime
Et sachez parfumer ma vie et mon poème
Sachant que je vous aime.

Je suis lasse des lys, je suis lasse des roses,
De leur haute splendeur, de leurs fraîcheurs écloses,
De toute la beauté de grands lys et des roses.

Votre odeur s’exaspère en l’ombre et dans le soir,
Violettes, ô fleurs douces au désespoir,
Violettes du soir !

Dans un autre poème du même recueil, elle décrit son Paradis :

Mon Paradis est un doux pré de violettes
Où le chant régnera sur des âmes muettes.
Mon ciel est un beau chant parmi les violettes

Mais c’est surtout dans le poème « couleurs » du recueil Évocations publié en 1903, qu’elle évoque plus clairement son goût pour non pas la fleur cette fois, mais la couleur violet qu’elle distingue du mauve :

Elle adore le charme atténué du Mauve,
Pareil aux songes purs qui parfument l’alcôve,

Et la mysticité du profond Violet,
Plus grave qu’un chant d’orgue et plus doux qu’un reflet.

Dans le Pur et l’Impur, Colette décrit Renée Vivien « voilée mieux que vêtue de noir ou de violet » errant dans un salon gothique.

Ce choix pour la couleur violette n’est pas une simple lubie. Le violet est une couleur complémentaire obtenue par le mariage du rouge (ou du rose) et du bleu, deux couleurs qui désignent respectivement le chaud et le froid, mais aussi la couleur des garçons et celle des filles dans les sociétés occidentales. Voyons d’abord les significations symboliques les plus courantes dans nos sociétés occidentales marquées par l’héritage chrétien et l’Antiquité grecque et romaine.

Le violet est une couleur très présente dans la religion catholique. Elle est portée par l’évêque (soutane, camail et calotte), par le prêtre durant l’Avent (4 dimanches précédant Noël) et le Carême, car elle est perçue comme une couleur d’apaisement propre à tempérer les passions.

C’est la couleur du secret, elle correspond à l’involution : passage de la vie à la mort (par opposition au vert qui est l’évolution) ; d’où la robe violette du Christ pendant la Passion et les vêtements liturgiques violets pour les enterrements.

C’est aussi la couleur de l’obéissance et de la soumission. La bague de l’évêque que baisent ses ouailles est une améthyste. En France, pour rendre les enfants obéissants, on attachait à leur cou une pierre violette qui les protégeait aussi des maladies. C’est une couleur de prudence pour ces mêmes croyances.

Le violet est considéré comme le symbole des noces mystiques du Seigneur et de l’Église, de la passion et des martyrs, et représente l’identification totale du Père et du Fils. Le violet est la couleur de la tempérance.  C’est aussi la couleur des veuves et des martyrs. Entre le XIVe et le début du XVIe siècle, les rois de France et d’Angleterre portent le deuil en violet. La couleur du deuil est encore le violet en Turquie.

Elle symbolise aussi la pénitence et le deuil. Le christianisme a ici sans doute repris une vieille croyance issue de l’Antiquité et des mythes grecs et romains. En effet, si la violette est une fleur funéraire, c’est sans doute parce que Proserpine en cueillait quand elle fut envoyée aux enfers.

D’un point de vue technique, le violet est une couleur qui est assez rare à l’état naturel. Pour la fabriquer, les Grecs ont utilisé un pigment pourpre dérivé d’un mollusque pour teindre les vêtements les plus précieux. À Rome, le pourpre était réservé à l’Empereur.

En fait, depuis l’Antiquité, la couleur est associée à la poétesse Sappho qu’Anacréon décrit comme couronnée de violettes ou ayant fréquemment des violettes dans les cheveux. D’après l’Encyclopédie des histoires et des cultures gay et lesbiennes publiée par George Haggerty et Bonnie Zimmerman, la couleur violet était portée par les hommes et les femmes du XIVe siècle en Angleterre pour signifier qu’ils n’avaient pas l’intention de se marier. Le violet devient clairement une couleur associée à l’homosexualité au XIXe siècle, au moment où celle-ci est théorisée. Cela est en grande partie dû à l’importance de l’identification des lesbiennes d’alors à Sappho. La reconnaissance des invertis dans le violet dépasse la France et l’Angleterre puisqu’on retrouve une allusion au violet comme couleur identificatoire en Allemagne dans les années 1920. Le premier hymne des gays et lesbiennes allemands et de l’histoire s’appelait « Das Lila Lied ». « Lila » en allemand veut dire violet et la chanson est clairement militante et en faveur de « l’amour qui ne dit pas son nom ». Elle a été reprise en anglais et traduite sous le titre « The Lavender Song » en 1996. Voici cette version chantée par Ute Lemper :

Pendant la Guerre Froide, les homosexuels américains, hommes ou femmes, s’auto-désignent la « peur violette » (the lavender scare), ce qui est faire de la couleur violet un emblème et un symbole identificatoire de l’homosexualité. En 1970, un groupe de lesbiennes féministes radicales se forme pour protester contre l’exclusion des lesbiennes du mouvement féministe : il se dénomme « La menace violette » (The Lavender Menace), en reprenant à leur compte l’expression utilisée pour la première fois en 1969 par Betty Friedan, présidente du NOW (National Organization for Women).

Aimez-vous le violet ?

Celle qui porte le Tee-shirt lors de la manifestation de Christopher Street à New-York en 1970 s’appelle Ellen Shumsky, une photographe qui appartenait au mouvement des « radicalesbians » et dont le site peut être visité à cette adresse : http://www.ellenshumsky.net/Home_Page.html

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