Androgyne ?

Point de départ pour cette histoire, le personnage de Shane dans la série The L-Word, peut-être l’un des personnages qui a suscité le plus d’enthousiasme, d’envie d’identification et de curiosité de la part des téléspectateurs et des téléspectatrices.

Dans ce clip en forme d’hommage à cet « ange androgyne » se succèdent des extraits de la première saison sur fond de la musique Androgyny du groupe Garbage. Au début du clip, on entend la voix de Bette Porter dire : Have you noticed that every time Shane walks into a room, someone needs to cry (avez-vous remarqué que chaque fois que Shane entre dans une pièce quelqu’un ressent le besoin de pleurer).

D’où vient donc cette fascination pour la beauté androgyne ?

Commençons par un peu d’étymologie. Le mot « androgyne » vient du grec et il est formé de la juxtaposition de deux termes : andros qui veut dire homme et gynaikos qui veut dire femme. L’androgyne est donc un être indiscernable sexuellement. Pour expliquer l’origine et la cause de cet être ambigu, tournons-nous du côté des Grecs de l’Antiquité. Platon est l’un des premiers à évoquer le mythe dans Le Banquet. Plus exactement, Platon cherche à expliquer ce qu’est l’amour et le désir. Avant que les hommes n’existent dans ce monde, il y avait trois dyades qui formaient trois totalités parfaites et unies qui n’avaient besoin de rien pour vivre. Ces êtres étaient ronds. De leur corps partaient quatre bras, quatre jambes et deux têtes. Ils venaient soit du Soleil, soit de la Terre soit de la Lune. Ces êtres originels, très forts, crurent pouvoir attaquer les Dieux et tentèrent d’escalader le ciel, ce qui provoqua la colère de Zeus qui, pour les punir et les priver de leur force, décida de les couper en deux : ainsi naquirent les hommes et les femmes, qui portaient au départ leur sexe dans le dos.

Le châtiment de Zeus était très sévère et les êtres sexués se desséchaient dans les bras les uns des autres car ils ne pouvaient pas s’unir. Beaucoup moururent. Zeus décida donc d’adoucir leur peine et pour leur permettre de survivre, il transféra le sexe vers le devant du corps. Ainsi les humains purent s’unir à nouveau. Ainsi comprise, la sexualité est un regroupement. Le désir est le sentiment du manque mais aussi le souvenir de l’origine de l’être avant sa sexualisation. En ce sens, on comprend qu’il existe plusieurs types de sexualité comme il y avait plusieurs types de dyades. Les hommes qui aiment les hommes proviennent de dyades mâles, les femmes qui aiment les femmes de dyades femelles et les hommes qui aiment les femmes et inversement des dyades androgynes. L’amour est donc défini comme le moyen de retrouver l’unité perdue.

L’avantage des anciens androgynes est de pouvoir prolonger l’espèce humaine.

Au départ donc, si on suit le mythe de Platon, Shane n’est absolument pas une androgyne puisqu’elle aime les femmes. Elle n’est pas non plus une androgyne au sens platonicien du terme car elle est toujours dans le manque, dans la quête sexuelle de l’autre alors que l’androgyne mythique est l’être originel parfait et accompli qui n’a besoin de rien et qui symbolise à la fois l’unité et le tout.

Est-ce donc une erreur que d’appeler Shane une androgyne ?

Continuons l’enquête. En fait, quand on parle d’androgynie en général, on ne fait pas référence à des êtres originels qui n’existent plus, mais à des êtres réels, bien incarnés, qui présentent des caractéristiques qui les apparentent au masculin et au féminin. En ce sens, il y a plusieurs façons d’être androgyne :

  • Avoir des caractéristiques biologiques des deux sexes : c’est ce qu’on appelle un hermaphrodite. Le nom est encore une fois grec et il existe aussi un mythe qui explique son origine. Hermaphrodite serait au départ le fils (donc un garçon) issu de l’union de deux Dieux de l’Olympe : le messager Hermès et la déesse de l’Amour Aphrodite, d’où son nom. Il est tellement beau qu’il rend folle la nymphe Salmacis qui veut s’unir à lui pour toujours. Les souhaits de la nymphe sont exaucés : Salmacis se fond dans Hermaphrodite qui prend alors les attributs sexuels des deux anciens amants. Hérodote et Pline l’Ancien parlent du peuple libyen des Makhlyes qui seraient un peuple hermaphrodite : leur moitié gauche serait masculine et leur moitié droite féminine. Il se reproduirait seul.

  • Être travesti : il existe des cas historiques très célèbres, tels que Jeanne d’Arc, le Chevalier d’Éon ou Céladon. Globalement, les sociétés chrétiennes ont cherché à interdire le travestissement (sauf lors des carnavals qui sont des temps rituels d’inversion des valeurs et des codes). Rappelons qu’à Paris, le simple port du pantalon est considéré comme une dissimulation d’identité et un travestissement interdit par l’ordonnance de Police de 1800.

  • Être en transition sexuelle. C’est le cas d’Orlando dans l’œuvre de fiction éponyme de Virginia Woolf. Cela ne concerne que les périodes les plus récentes.

  • Être homosexuel ou bisexuel et perçu comme sexuellement ambigu.

Pour les alchimistes, l’androgyne est une figure centrale. C’est la matière qui se suffit à elle-même. L’androgyne prend alors la figure de Rebis, c’est-à-dire la nature double.

Androgyne

C’est un mixte entre l’androgyne originel de Platon et l’hermaphrodite.

Au XIXe siècle, la figure de l’androgyne se sexualise. Apparaît d’abord une figure romantique de l’androgyne dans les romans et nouvelles des années 1830. Honoré de Balzac avec Seraphita et Théophile Gauthier avec Mademoiselle Maupin inventent des êtres incarnés qui sont susceptibles de plaire aux deux sexes et qui provoquent tous les désirs. Le symbole mythique reste fort : l’androgyne peut seul susciter le désir du Tout et de l’Unité perdue.

Mais à la fin du siècle, la figure incarnée perd en sacralité et elle est tirée du côté de la perversion, du masque, de la manipulation. Au lieu d’être une figure neutre, l’androgyne se reconnaît à son physique incertain et il est revêtu d’une sexualité hors normes, c’est-à-dire perverse. Ainsi en est-il dans Mme Adonis de l’écrivaine Rachilde qui met en scène le personnage trouble de Marcel/Marcelle Désambres dont l’androgynie est le signe de la perversion du comportement sexuel. De même, quand Joséphin Péladan écrit en 1891 La Gynandre, il lui attribue des mœurs lesbiennes. La gynandre devient le symbole de la lesbienne masculine et de la femme fatale (le piège de notre nature).

Shane, la plus masculine des héroïnes de The L-Word dans la première saison, est une version édulcorée de cette femme fatale qui fait tomber les autres mais qui ne serait que vide intérieur. Elle n’incarne pourtant pas l’idée de la perversité sexuelle. Cela est sans doute dû au tournant opéré par la psychanalyse. Pour Freud et surtout pour Jung, l’être originel est bisexuel : la bisexualité et l’indétermination sexuelle est pour eux un stade initial de notre humanité. Mais, la différence principale est qu’en aucun cas, l’androgyne n’est présenté comme le but et l’achèvement suprême de notre être.

Mais quittons-nous sur le divin, puisque Shane est qualifiée d’ange (qui n’a pas de sexe a priori). En Indonésie, sur l’île des Célèbes, vivent les Bugis. Pour eux, il existe 5 sexes ici-bas : les femmes, les gynandres (les femmes qui ressemblent à des hommes), les androgynes (les hommes qui ressemblent à des femmes), les hommes et les bissus. Les bissus sont des hermaphrodites et les Bugis les considèrent comme des êtres intermédiaires entre les hommes et les Dieux.

Alors, qu’en pensez-vous, le sexe est-il une punition divine ou le moyen de retrouver le bonheur perdu ?

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