Citation de la semaine
« Si l’amour embellit les femmes, les femmes, elles, embellissent l’amour. » (Anne Bernard)
ANNA FREUD, PSYCHANALYSTE ET LESBIENNE ?
(SUITE)
En 1922, elle termine son analyse et peut devenir à son tour psychanalyste. Elle propose un manuscrit sur les fantasmes masturbatoires de flagellation et devient membre de la Société psychanalytique de Vienne. Elle se charge des éditions de la société savante. Anna a beaucoup de charme et des idées très innovantes, pourtant elle peine à établir des relations avec autrui et le monde lui paraît hostile. Elle décide de s’intéresser aux enfants et non aux adultes comme son père. Elle marque ainsi son indépendance et entre même en désaccord sur le diagnostic de son père sur le patient qu’on appelle le « petit Hans ». Elle travaille à l’école expérimentale Baumgarten qui recueille des orphelins de la Première Guerre Mondiale et s’intéresse particulièrement aux blessures de l’enfance et aux angoisses infantiles.
En 1925, elle fait une rencontre qui va changer sa vie, celle de Dorothy Burlingham-Tiffany de 4 ans son aînée. La jeune femme est américaine et elle est l’héritière des Tiffany. Mariée en 1914 avec un brillant chirurgien, elle est séparée de son mari qui souffrait de troubles bipolaires graves. Se retrouvant seule avec quatre enfants à sa charge, pendant que son mari est à l’asile, elle s’inquiète particulièrement de la santé de son dernier enfant, Bob, qui souffre d’une maladie de peau d’origine psychosomatique.

Elle décide donc d’entreprendre une cure psychanalytique avec le spécialiste Théodore Reik à Vienne. Reik est un disciple de Freud mais il n’est pas médecin. Il a fait des études de psychologie et de littérature mais n’a pas de titre pour soigner des patients. En 1925, il est ennuyé par la police pour charlatanisme. Dans ce contexte, Dorothy est amenée à faire la connaissance des Freud, père et fille. Anna, spécialisée dans le traitement des enfants, accepte de prendre en traitement tous les enfants et obtient d’excellents résultats : la maladie de peau de Bob disparaît. Dorothy, fascinée par la psychanalyse, entreprend de son côté une analyse auprès du père. La même année, Dorothy s’installe au 19 Berggasse, c’est-à-dire dans le même immeuble que les Freud, à l’étage au-dessus. Dorothy se rapproche beaucoup des Freud, au point d’entrer dans la famille.

En 1927, les deux femmes partent seules ensemble en vacances dans le nord de l’Italie, dans les régions des lacs. Elles prolongent de deux semaines leur escapade italienne. Qu’a-t-il pu se passer entre elles ? Les rumeurs de relations lesbiennes entre elles commencent à circuler, mais les deux femmes nient.
Anna continue d’être très proche de son père. La voici en photo avec lui en 1928.

En 1930, les deux femmes achètent ensemble un cottage. Elles ne se quittent jamais et travaillent ensemble sur les enfants. En 1935, Anna publie un ouvrage théorique pionnier sur Le Moi et les mécanismes de défense qui s’intéresse aux angoisses des enfants.
Les années 1930 sont difficiles en Autriche pour les Juifs. Les Freud restent longtemps à Vienne, mais doivent quitter leur appartement au moment de l’Anschluss, c’est-à-dire l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie. Anna s’exile à Londres avec son père très malade et elle est suivie par Dorothy. Ils prennent l’Orient-Express entre Vienne et Paris, débarquent gare de l’Est, repartent gare du Nord pour Calais, embarquent pour Douvres et arrivent à Londres où le père et la fille s’installent au 39 Elsworthy Road, leur première adresse londonienne. Sigmund Freud, atteint d’un cancer de la mâchoire, décède à l’automne 1939. Dorothy, qui était repartie aux États-Unis revient à Londres. Alors qu’Anna vit désormais au 20 Maresfield Gardens, Dorothy loue un appartement au 2 de la même rue. En 1940, les deux femmes emménagent ensemble et vivront ensemble jusqu’à la fin de leur vie.
Les deux femmes s’occupent des enfants privés de leurs parents par la guerre. Anna ouvre un centre pour les jeunes victimes du conflit dans un Londres bombardé par les avions allemands. Le « Hampstead War Nursery » est un succès. En 1943, Anna et Dorothy publient Enfants sans familles, fruit de leurs analyses des enfants recueillis dans le centre, situé au 31 Maresfield Gardens. Ce centre reste le centre de leurs activités jusqu’à leur retraite.

En 1979, après 30 ans de vie commune à Londres, et plus encore d’intimité, Dorothy meurt et ses cendres sont déposées à Londres, dans le carré de famille des Freud. Quand Anna meurt, 3 ans plus tard, ses cendres viennent rejoindre le père et l’amie de toute une vie. La fin de leur vie ne fut sans doute pas très facile : Dorothy perdit deux enfants qui se suicidèrent. Bob, l’enfant sauvé par Anna, choisit de venir mettre fin à ses jours chez Anna et sa mère. Il s’empoisonna et attendit la mort, allongé dans le lit d’Anna en 1970. Quant à sa sœur Mary, elle se suicida aussi au 20, Maresfield Gardens, en 1974.
Quelle est donc la nature de la relation qui unissait Dorothy à Anna ?
Pour la biographe d’Anna, Elizabeth Young Bruelh, il n’y aurait eu qu’une longue amitié platonique. Anna serait restée vierge et aurait vécu comme une vestale toute sa vie. Sa relation avec Dorothy lui aurait apporté une famille. La princesse Marie Bonaparte, amie d’Anna, pensait qu’Anna n’avait jamais eu de relations sexuelles et que la prêtresse de la psychanalyse infantile était asexuée. Les lettres d’Anna Freud sont assez peu connues. On sait que par son entourage familial et professionnel, elle ne considérait pas l’homosexualité comme une maladie mais comme une déviance du comportement normal qui pouvait être guérie. A-t-elle cherché à se guérir ? Elle a toujours nié la moindre relation lesbienne avec Dorothy, même après la mort de cette dernière, mais savait que le soupçon existait et a dû s’interroger, en tant qu’analyste. Dorothy n’était pas une relation simple : analysée par son père, comme elle-même, Dorothy lui avait confié ses enfants en cure psychanalytique. Les relations étaient donc à la fois étrangement intimes et proches, tout en étant parfaitement complexes et sources de conflit intérieur.
Le rôle de Sigmund Freud est aussi compliqué. Sigmund a analysé sa propre fille à partir de 1918. Dès 1920, il s’intéresse particulièrement à l’homosexualité féminine. Il reçoit en analyse une jeune femme, Sidonie Csillag, envoyée en cure forcée par son père suite à un scandale sentimental. La cure est un échec pour Freud qui est impuissant à aider Sidonie qui ne souffre pas de son homosexualité. En 1921, il confie plus ou moins l’analyse de sa fille à Lou. Pourquoi ? A-t-il vu qu’Anna était encline à l’homosexualité ? A-t-il vu que Dorothy nouait des liens très étroits et compliqués avec sa fille ?
Cette vie pose bien plus de questions qu’elle n’en résout. Elle illustre encore toute la complexité des liens entre femmes. Car, qu’Anna et Dorothy aient pu ou non être amantes n’est qu’une étroite dimension de leur relation intense où se mêlaient sans doute admiration et reconnaissance.
Stéphanie Bee (07 Décembre 2009)





