Catherine Vizzani (1719-1743)

Si son nom est aujourd’hui connu, Catherine Vizzani le doit à des médecins et des anatomistes qui ont fait de son corps le type même du « corps lesbien » dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Le premier texte écrit sur son corps est celui du médecin et anatomiste siennois Giovanni Bianchi en 1744. Il s’agissait d’une monographie de 32 pages qui fut rapidement remarquée et traduite en anglais en 1751 et publiée en anglais en 1755 par John Cleland sous le titre interminable suivant : The True History and Adventures of Catharine Vizzani, A young Gentlewoman a Native of Rome, who for many Years past in the Habit of a Man; was killed for an Amour with a young Lady; and found on Dissection, a true Virgin. With curious Anatomical Remarks on the Nature and Existence of the Hymen. By Giovanni Bianchi, Professor of Anatomy at Sienna, the Surgeon who dissected her. With a curious Frontispiece.

Le livre original et sa traduction commencent par un résumé de la vie de Catherine Vizzani. Ce résumé est hautement moralisateur et méprisant. On y apprend quelques éléments toutefois, réunis pour mieux poser le diagnostic médical. Catherine est née à Rome, en Italie, dans une famille très ordinaire. Son père est un charpentier. À l’âge de 14 ans, qui est pour les médecins de cette époque le moment où les jeunes filles s’éveillent à leur sexualité, Catherine est décrite comme réservée et timide vis-à-vis des garçons, mais entreprenante vis-à-vis de son propre sexe dont elle recherche avec avidité la compagnie. L’enquête des médecins sur ses « antécédents » leur fait découvrir qu’elle caresse avec passion et transport ses amies, « comme si elle était un garçon ». Ce comportement imitant celui des garçons leur paraît très problématique. Ils apprennent aussi que Catherine était tombée amoureuse d’une jeune fille de son âge, prénommée Margaret, qu’elle ne quittait pas sous prétexte d’apprendre avec elle la broderie. Insatisfaite de leurs entrevues de jour, Catherine décide de se déguiser en garçon, de porter des vêtements masculins et de venir la nuit, sous la fenêtre de sa bien-aimée, pour lui dire des mots doux. Cette cour assidue et très romantique dura semble-t-il deux ans jusqu’à ce que le père de Margaret découvre le manège de Catherine. Le père de Margaret roua de coups Catherine puis menaça sa famille d’en avertir le gouverneur de la ville de Rome.

Catherine, effrayée, quitta alors Rome pour se réfugier à Viterbo (à quelques kilomètres au Nord ouest de Rome), déguisée en homme sous le nom d’emprunt de Giovanni Bordoni. Elle y resta le temps que l’affaire se calme et tant que sa bourse, peu remplie, lui permit de vivre, puis quand elle estima qu’elle ne risquait plus rien, elle revint à Rome non pas chez ses parents mais en trouvant asile en tant que jeune homme dans l’église Sainte Marie du quartier du Trastevere (un quartier populaire de Rome).

Quartier de Trastevere

Le chanoine de l’église finit un soir par la découvrir. Elle expliqua alors qu’elle voulait trouver un refuge pour fuir la revanche d’un ennemi qui lui voulait du mal pour une « petite faute » commise par amour. Le chanoine lui offrit alors l’hospitalité de son église.

Un jour, un gentilhomme de Pérouse vint à l’église et offrit à Giovanni Bordoni (la nouvelle identité de Catherine qui vit toujours habillée en homme) de devenir son serviteur. Catherine accepta l’offre dans un premier temps, mais pour ne pas couper totalement les ponts avec sa famille, elle dit au chanoine qu’elle était le fils de Pierre Vizzani, puis elle écrivit une lettre à sa mère pour lui demander d’obtenir une lettre de recommandation pour le capitaine de la ville d’Arezzo où elle espérait s’établir, car elle ne souhaitait pas vraiment servir le gentilhomme de Pérouse. Sa mère, heureuse de recevoir des nouvelles de Catherine en fuite, fit tout son possible pour obtenir auprès du chanoine la lettre dont Catherine avait besoin. Le capitaine de la ville d’Arezzo n’avait pas besoin d’un page ou d’un serviteur. Après un mois, il renvoya donc Giovanni vers son frère Bartholomé qui était établi à San Sepolcro. Celui-ci lui trouva un emploi de page auprès du seigneur Francis Maria Pucci, alors gouverneur de la ville d’Anghiari. Giovanni fit des merveilles : il savait lire, faire du chocolat et la cuisine. Il savait aussi bien manier le stylo que le peigne et le rasoir. Mais son maître était un homme austère et il eut vent des « impudicités » de son page Giovanni qui multipliait les preuves de sa virilité en séduisant les jeunes femmes. Le discours médical s’arrête ici et dit déposer un voile pudique sur des dépravations sans nom qui rompent l’ordre de la Nature et de l’histoire. Il est cependant dit que Giovanni se rendit chez le médecin pour obtenir des médicaments afin de le guérir d’une maladie vénérienne qu’il aurait contractée en abusant du sexe. Pour les médecins, cette assertion ne servait qu’à affermir sa réputation de virilité et donc consolider sa couverture. Il semble que tout le monde considérait Catherine Vizzani, alias Giovanni Bordoni, comme un homme. La réputation courait même qu’il était un homme à femme, expert dans l’art de la séduction et qui avait beaucoup de succès auprès des femmes. D’après les médecins, cela ne peut se comprendre sans l’usage d’artifices qui ne font encore une fois que tromper la Nature.

Cependant, ce qui devait protéger Catherine Vizzani des problèmes lui attira bien des ennuis. Elle tomba (encore selon les médecins) follement amoureuse d’une jeune beauté locale qui avait de nombreux adorateurs dans la région. À voir Giovanni couvrir de soin l’objet de leurs vœux qui semblait les accepter sans manifester de signes de répulsion, certains en prirent ombrage et l’attaquèrent, le blessant profondément au cou. Son protecteur, le Gouverneur d’Anghiari, fut d’abord plus fâché du comportement de son page que de sa blessure. Il écrivit une lettre courroucée au chanoine de Rome pour se plaindre de lui avoir recommandé un être si dépravé et débauché. Le chanoine fit aussitôt envoyer un ecclésiastique chez le père de Catherine, le charpentier Vizzani, pour lui faire de sévères remontrances sur l’éducation délivrée à son fils. Le père, au lieu de démasquer la supercherie, répondit calmement que son fils était un « prodige de la Nature » qui avait manifesté dès son enfance un tempérament luxurieux qui n’avait fait que grandir avec l’âge. Depuis qu’il était adulte, aucun mot ni aucun coup n’avaient pu le remettre dans le droit chemin. L’ecclésiastique envoyé par le chanoine assura alors que laisser faire cette conduite était à la fois déshonorant pour le nom de Vizzani mais aussi dommageable pour le salut de Giovanni qui risquait la damnation éternelle du ciel. Le père révéla alors que son fils était en fait sa fille.

Le chanoine décida de ne pas répondre à la lettre du Gouverneur d’Anghiari pour ne pas mettre la vie de Catherine en jeu. Le Gouverneur était très mécontent, mais il était aussi privé d’un page exceptionnel aux talents multiples. Il paya donc les soins d’un médecin et garda Giovanni à son service encore 3 ou 4 ans. Mais Catherine quitta ce maître trop austère et se mit au service de Giannozzo de Capparello, le gouverneur de Montepulciano, une bourgade située dans la province de Sienne, au cœur de la Toscane. Elle y resta quelques mois puis demanda à revenir au service de son ancien maître, qui la reprit à condition que Giovanni amende sa conduite. Il l’emmenait partout et la garda à son service quand il devint Podestat de Librafratta. Giovanni n’était plus le seul page de son maître. Elle devait dormir dans le même lit que deux autres serviteurs sans être découverte.

Son maître devait beaucoup voyager et parfois, Giovanni devait garder la maison à Librafratta. Pendant les absences de son maître, Giovanni laissé à lui-même se montrait entreprenant et il séduisit la nièce du chef du village. Cette cour ardente porta ses fruits, car la jeune fille devint passionnément éprise de Giovanni. Mais l’oncle avait en tête un bon mariage pour sa nièce et surveillait ses fréquentations. Giovanni décida alors d’enlever la jeune fille avec l’accord de cette dernière et une nuit, de fuir ensemble pour Rome afin d’être mariés et sanctifiés par un prêtre. Au mois de juin 1743, Giovanni apporta deux chevaux très tôt le matin devant la demeure de sa maîtresse. Mais la veille, l’imprudente maîtresse de son cœur qui se prénommait Maria n’avait pu cacher à sa sœur son plan d’évasion et sa fierté de se faire enlever par son sauveur. Sa sœur voulut partir avec elle et Giovanni. Le matin, Maria demanda donc à Giovanni la faveur d’emmener sa sœur avec elle. Giovanni accepta. Ils firent d’abord route vers Lucques en évitant Pise, puis à Lucques, Giovanni se procura une chaise de poste (une voiture attelée par des chevaux) pour faire route vers Sienne. Mais en chemin, à quelques kilomètres de Sienne, la chaise se fracassa. Giovanni réussit à réparer la vieille chaise jusqu’à Sienne, mais les trois voyageurs avaient perdu du temps. L’oncle de Maria et de Priscilla (la jeune sœur) apprit la fuite de ses deux nièces et fut informé qu’on les avait vues partir avec Giovanni sur la route de Lucques. Il envoya alors aussitôt des hommes à leur poursuite avec promesse de récompense si les nièces étaient retrouvées et si Giovanni était capturé. Les malheurs de la calèche de Giovanni ralentissaient le groupe. Giovanni et les deux nièces furent rattrapés. Les hommes envoyés par le chef du village et le chapelain demandèrent à Giovanni de les suivre, mais « son esprit masculin » (note le médecin de Sienne) prit le dessus et Giovanni pointa un pistolet sur le chapelain. Finalement, Giovanni décida de se rendre, espérant que la découverte de son sexe amenuiserait le crime. Mais le chapelain, furieux d’avoir été mis en joue, leva à son tour son pistolet et blessa Giovanni à la cuisse, un peu au dessus du genou gauche. Les deux nièces furent ramenées captives à leur oncle qui pour éviter le scandale les enferma dans un couvent à Lucques. Maria, sa bien-aimée, devint sœur Maria de Colomba. Quant à Giovanni, il fut ramassé par les villageois et emmené à l’hôpital de Poggibonsi, puis de là, son cas étant sérieux, à l’hôpital de la Scala à Sienne.

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