Charlotte Brontë Inconnue

Pour ses lecteurs, Charlotte Brontë est essentiellement associée à ses sœurs Emily et Anne, aux landes battues par les vents du Yorkshire et à son roman le plus célèbre, plusieurs fois porté à l’écran, Jane Eyre, une romantique histoire d’amour entre un homme et une femme.

Charlotte Brontë ne peut pas être définie comme une lesbienne. Cela n’aurait eu aucun sens pour elle. Elle ne serait pas non plus décrite comme hétérosexuelle, puisque ces catégories sont des inventions très récentes. Pourtant, son rapport aux hommes, à l’amour et sa vie ne manquent pas de nous interpeller. Il ne s’agit pas d’amener vers nous et nos définitions modernes de la sexualité la vie privée de Charlotte Brontë qui nous reste obscurément inaccessible, mais de mesurer les écarts entre aujourd’hui et hier.

Charlotte Brontë est la troisième fille du révérend Patrick Brontë. Elle naît à Thornton, un petit village du Yorkshire, en 1816. Alors que ce vieux comté anglais connaît une forte industrialisation autour des secteurs du textile (Sheffield devient la ville de la laine lors de cette première moitié du XIXe siècle), bien des contrées restent traditionnelles. Le village de Thornton fait partie des villages typiques de la chaîne des Pennines, la colonne vertébrale de l’Angleterre. Il se compose de maisons en pierre entourées de champs verdoyants. Il est proche de la ville de Haworth où les Brontë déménagent en 1820. En tant que fille d’un pasteur peu fortuné, Charlotte a peu de loisirs d’autant que les femmes de la famille sont fragiles : sa mère décède en 1821 d’un cancer probable de l’estomac, après avoir donné naissance à 6 enfants, dont 5 filles. Charlotte a 5 ans à la mort de sa mère et elle garde donc des souvenirs d’elle. Le révérend Brontë se retrouve seul et place alors ses filles comme pupilles dans une institution scolaire très rude (Cowan Bridge), dont Charlotte parle au début de Jane Eyre.

Charlotte Bronte

L’absence de chauffage en hiver, d’eau chaude pour se laver, de nourriture suffisamment substantielle pour survivre entraîne le décès la même année des deux sœurs aînées de Charlotte en 1825 : toutes les deux succombent de la tuberculose. Charlotte, encore frappée par le deuil, n’a alors que 9 ans. C’est un traumatisme, dans la mesure où ses sœurs  aînées avaient servi de substitut de mère à Charlotte. La petite fille devient l’aînée de la famille qui s’est heureusement agrandie. Il subsiste 4 enfants : Charlotte elle-même, puis Branwell, le seul garçon, et enfin, Emily et Anne, la plus jeune. Voici la fratrie peinte par Branwell en 1834. On notera que le frère s’est effacé du tableau.

Charlotte Bronte

Le sort ne s’acharne pas spécifiquement sur la famille Brontë : à cette époque, 41% des enfants meurent avant d’atteindre 6 ans et l’espérance de vie est courte (autour de 25 ans). Il n’en demeure pas moins que Charlotte se retrouve à 9 ans la seule figure maternelle de la famille, ce qui entraîne de lourdes responsabilités.
En 1825, les sœurs Brontë sont enlevées de Cowan Bridge et rentrent au presbytère de Haworth. Les enfants s’inventent un monde à eux et commencent à écrire des histoires.

Charlotte Bronte

Elles ont pour cadre les prairies et les landes du Yorkshire.

Charlotte Bronte

Entre 1831 et 1832, Charlotte continue son éducation à l’école de Roe Head, à Mirfield, qui se trouve à une vingtaine de kilomètres de Haworth. C’est là qu’elle rencontre deux amies avec lesquelles elle a correspondu toute sa vie : Ellen Nussey et Mary Taylor. Charlotte a alors 15 ans. Pour le biographe de Charlotte Brontë, Edward Benson, la relation qui se crée entre Charlotte et Ellen est un « violent attachement homosexuel » qu’il décrit comme courant à l’adolescence, surtout à une époque qui recommande des éducations strictement non mixtes. Rappelons qu’il est recommandé aux jeunes filles d’écrire un journal d’intime et de correspondre avec quelques amies privilégiées. Les premières lettres échangées entre Charlotte et Ellen entrent dans ce cadre d’une correspondance presque imposée ou en tout cas prescrite entre jeunes filles de même âge et de même condition. Mais, très vite le ton des lettres change et Ellen Nussey a gardé toutes les lettres de Charlotte. Cette dernière lui écrivait : « notre amitié est destinée à former une exception à la loi générale des amitiés d’école ». Voici un portrait de la jeune Ellen au moment où elle rencontre Charlotte.

Charlotte Bronte

Alors que beaucoup de correspondances cessent entre jeunes filles quand elles ne se voient plus régulièrement, Ellen et Charlotte continuent de s’écrire et le ton s’enflamme. En septembre 1836, Charlotte écrit : « Ellen, je souhaite vivre avec toi pour toujours. Je commence à m’accrocher à toi plus tendrement que jamais. Si nous avions une maisonnette ou des moyens à nous, je pense vraiment que nous devrions y vivre et nous aimer jusqu’à la mort sans d’être d’un tiers pour être heureuses ». L’année suivante, en 1837, alors qu’un projet de déménagement risque d’éloigner Ellen de Haworth, Charlotte écrit : « Pourquoi risquons-nous d’être séparées ? Sûrement, Ellen, est-ce parce que nous sommes en danger de nous aimer trop bien, de perdre de vue notre Créateur dans l’idolâtrie de la créature ».

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