UNE COMMUNAUTE LESBIENNE ?
(SUITE)
La place des lesbiennes
Dans ces deux exemples, la place des lesbiennes est marginale. En France, la revendication lesbienne trouve d’abord à s’exprimer dans le combat féministe : de nombreuses lesbiennes à l’instar de Monique Wittig ou de Marie-Jo Bonnet, s’inscrivent ainsi dans les rangs du MLF en 1970, soutenant le droit à la contraception, à l’avortement, mais aussi la lutte pour réclamer une égalité de droits entre hommes et femmes dans une société patriarcale et misogyne.

En 1971, féministes et lesbiennes se séparent. La même année, les lesbiennes féministes de Paris fondent les Gouines rouges pour éviter la marginalisation de leurs combats. Monique Wittig et Marie-Jo Bonnet s’y retrouvent encore.
Marie-Jo Bonnet :

Ce mouvement assez peu structuré distribuait des tracts à la sortie des boîtes pour femmes, organisait des happenings et des réflexions, mais il s’essouffla dès 1973.
Dans les années 1980, les gay prides se banalisent, voire se carnavalisent pour certains. Même si des associations assez confidentielles continuent d’exister, on peut dresser le constat de l’échec des lesbiennes de France à fédérer de manière durable un mouvement ou un groupe identifié destiné à défendre leurs droits et à lutter contre les discriminations dont elles continuent de faire l’objet. Cet échec s’explique sans doute par le fait qu’il n’existait plus en France de pénalisation particulière de l’homosexualité et qu’il n’y avait pas d’exclusion des homosexuels de l’espace public. La mobilisation a donc plutôt servi à donner une visibilité et à prendre la parole sans honte dans l’espace public. L’acte fondateur des mouvements homosexuels en France a été en réaction à l’idée que l’homosexualité était forcément mal vécue et source de souffrances. Les groupes ont voulu communiquer leur vérité et casser l’idée d’une pathologie homosexuelle. Les lesbiennes ont repris ces mêmes mots d’ordre. Mais cet acte fondateur des mouvements communautaires en France a eu tendance à déplacer sur le terrain psychanalytique le débat, d’où les vitupérations des homosexuels français contre les « psys », notamment lacaniens qui prônent le différentialisme sexuel.
La deuxième raison qui permet de parler d’échec est que, contrairement aux garçons qui, suite à l’apparition du SIDA, dans les années 1980-1990, ont voulu consolider une communauté d’individus lorsqu’ils étaient victimes de préjudices grâce aux associations Aides (fondée en 1984) puis Act Up (fondée en 1989), les lesbiennes n’ont jamais cherché à créer une communauté solidaire. Certes, dans les années 1980, est créé le périodique Lesbia Mag, qui est le plus ancien magazine lesbien publié en France, mais le mouvement lesbien manque de théoricien(ne). Monique Wittig a quitté la France depuis 1976, car elle estime que la voix des lesbiennes n’est pas assez entendue et c’est depuis les États-Unis qu’elle lance l’idée de la « lesbienne radicale » qui ne serait pas une femme au sens où la féminité serait un concept hétérosexuel.

Elle dénonce en fait ce qu’elle appelle le mythe de « la » femme : « La femme n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Cela doit se comprendre dans le sens où, pour elle, la catégorie « femme » a été créée par et pour la domination hétérosexuelle-masculine et que par conséquent, une femme qui ne répond pas aux critères de "féminité" dictés par l'hétéronormativité et qui ne se soumet pas à l' « homme » n'est pas une femme mais une lesbienne. Wittig appelle ainsi toutes les femmes à devenir « lesbiennes », le mot étant entendu d'un point de vue politique, pour un affranchissement de la classe femme, et non plus du point de vue de l'orientation sexuelle. C’est elle qui développe l’idée d’une « pensée straight » (2001), hétérocentrée et normée. La critique se fait au nom de l’universalisme et de l’égalité et la liberté de tous les individus. Le problème est, encore une fois, qu’elle est d’abord et surtout entendue par des intellectuelles et des féministes américaines qui s’appuient sur elle pour lancer les Gender Studies, les études de genre, et surtout les Queer Studies. La même chose pourrait être dite de Colette Guillaumin, sociologue et féministe française, qui à la fin des années 1970, s’installe au Canada où elle s’intéresse à la notion de genre.
La traduction française des deux ouvrages classiques sur la queer theory (Queer Zones et Sexpolitiques, respectivement de Monique Wittig et de Theresa de Lauretis) est faite par Marie-Hélène Bourcier en 1996 et 1998.







