Des Lesbiennes dans le Monde Arabe Médiéval

L'Homosexualité dans le Monde Arabe Médiéval

Alors qu’en Occident, au Moyen-Âge, il n’y a pas de savoirs sur les amours entre femmes ni aucun exemple clairement attesté d’amours lesbiens (même si l’usage de godemichets pouvait être puni comme nous l’avons vu dans l’histoire des olisbos), il en va très différemment dans le monde arabe islamisé à partir du VIIe siècle après JC. Le regard occidental sur l’Orient au Moyen-Âge tend même à faire du monde musulman un lieu de débauche sexuelle où tout est possible et que domine le fantasme du harem, ce palais des plaisirs peuplés de femmes nues et lascives gardées par des eunuques. C’est notamment au moment des croisades vers les Lieux saints que se développe une propagande qui dénigre les mœurs sexuelles des Maures.

L'Homosexualité dans le Monde Arabe Médiéval

Alors, les mondes musulmans du sud de la Méditerranée ont-ils été des Paradis pour les lesbiennes et les gays ? Ou bien, comme le pense Sahar Amer, les Occidentaux ont-ils profité de ce détour et du savoir des Orientaux en matière d’homosexualité pour parler de pratiques qui n’avaient pas de nom ni de reconnaissance chez eux ?

Disons-le tout de suite, l’enquête est malaisée. Je m’appuie sur le travail de Sahar Amer paru en anglais en 2008 et intitulé Crossing borders : love between women in medieval French and Arabic literatures.

Au Moyen-Âge, en Occident, il n’existe pas de tradition savante érotique : pas de traité de copulation ni de littérature pornographique ou de débauche, contrairement à ce qu’on trouve en Inde ou en Orient justement. Les traités anciens (comme L’Art d’aimer d’Ovide) disparaissent dans les enfers [1] des bibliothèques des abbayes chrétiennes et ne sont plus accessibles aux rares lettrés à moins d’une autorisation exceptionnelle. Beaucoup de manuscrits anciens sont également brûlés en Occident chrétien. Ce n’est pas le cas dans les anciens territoires hellénisés puis romanisés du sud de la Méditerranée.

Les Arabes conservent, recopient et traduisent la culture antique qu’ils contribuent à faire vivre et améliorer. Ainsi les théories du médecin grec Galien, qui vécut au 2e siècle après JC, continuent à être discutées dans les mondes arabes musulmans. Pour Galien, dont la légende –invérifiable- prétend qu’il aurait eu une fille lesbienne, le « tribadisme » (de tribein qui veut dire frotter en grec) serait dû à une démangeaison qui trouverait son siège entre les grandes et les petites lèvres du sexe féminin et qui ferait gonfler le clitoris. La seule façon de calmer cette démangeaison et cette « crise » serait pour celle qui est atteint de ce mal curieux de se frotter furieusement contre un autre sexe féminin, si possible atteint de la même affliction. L’observation médicale et précise aboutit au diagnostic non d’une pathologie mais d’un trouble involontaire et inné et à une recommandation de traitement qui légitime les relations entre femmes qui sont ainsi désexualisées : ce n’est pas du plaisir mais un traitement médical. Au IXe siècle, le grand philosophe et médecin arabe al-Kindi reprend les théories galéniques telles quelles et recommande la pratique du tribadisme. En arabe, le lesbianisme se dit donc sahiqat, sahhaqat ou musahiqat : des mots qui proviennent du même verbe qui signifie « frotter ». À la même époque, au IXe siècle, le médecin personnel des califes de Bagdad, Yuhanna Ibn Masawaih (dit aussi Mesué le Grand) donne même la cause du lesbianisme : l’allaitement maternel. Pour ce médecin, la femme qui lorsqu’elle allaite mange du céleri, de la roquette, du mélilot (appelé aussi « lotus à miel ») et des fleurs d’oranger amer fait passer dans le lait maternel des aliments qui provoqueraient les fameuses démangeaisons décrites par Galien et reprises par al-Kindi. Pour la médecine arabe médiévale, héritière de la médecine antique occidentale, l’homosexualité féminine est un problème médical inné et durable qui réclamait un traitement. Le tribadisme –c’est-à-dire le frottement de sexes féminins l’un contre l’autre – peut être admis, mais, à l’évidence, l’homosexualité féminine n’est pas considérée comme une sexualité normale ou à normaliser.

Dans la tradition littéraire arabe du haut Moyen-Âge, les lesbiennes semblent vivre des relations exclusives et durables de couples. Une des premières histoires racontant un amour entre deux femmes apparaît dans L’Encyclopédie du plaisir (Jawami al-ladhdha) écrite à la fin du Xe siècle par Ali Ibn Nassr al-Katib : elle se passe dans l’Irak pré-islamique, au VIIe siècle, entre la princesse chrétienne Hind Bint al-Nu, fille du roi de Hira, et son aimée, Hind Bint al-Khuss al-Iyadiyyah plus connue sous le nom de al-Zarqa’. Les deux femmes semblent avoir vécu en couple une relation durable. Selon Sahar Amer, al-Zarqa’ est la première lesbienne arabe connue. À sa mort, la princesse Hind se rasa les cheveux, s’habilla en noir, fit construire un monastère qu’elle baptisa du nom d’al-Zarqa’ et s’y laissa mourir. Cette histoire valorise la fidélité de l’amour entre femmes en lui donnant même un petit côté chevaleresque. À la fin du Xe siècle, le compilateur al-Nadim cite les noms de douze couples durables et célèbres de lesbiennes arabes. Au XIIIe siècle, sont mis par écrit les Contes des Mille et une nuits qui popularisent l’histoire étrange de la princesse Boudour.

La princesse Boudour est une épouse qui, deux jours après l’annonce de la disparition de son mari, le prince Kamaralzamân, décide de s’habiller en homme et de prendre son identité. Ainsi travestie, elle quitte son palais et munie d’une escorte, elle voyage pendant plusieurs jours dans l’espoir de le retrouver jusqu’à une ville au bord de la mer, capitale de l’île d’Ébène, dirigée par le roi Armanos. Elle y plante sa tente et demande si le roi a des enfants. On lui répond qu’il a la plus jolie vierge du royaume, Haïat-Alnefous (ce qui veut dire en arabe la « vie des esprits »). La princesse Boudour, sous l’identité du prince Kamaralzamân (son mari), se fait recevoir par le roi qui les fait tous les honneurs de l’hospitalité dus à un fils de roi. Sa beauté adolescente et androgyne rend tous les habitants du palais admiratifs. Le roi lui-même lui propose de devenir son fils et d’épouser sa fille unique âgée de 15 ans. Ce que la princesse Boudour ne peut refuser. Voici ce que raconte Schéhérazade :

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