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RADCLYFFE HALL OU LA CONSTRUCTION D'UNE IDENTITE D'INVERTIE

 

Portrait - Radclyffe Hall


À Londres, « John » étudie les explorations scientifiques sur l’inversion. Elle fréquente aussi la communauté lesbienne chic de Paris (Natalie Barney, Romaine Brooks…). Son intérêt pour les questions identitaires se lit enfin dans ses premiers écrits, en partie autobiographiques. Le thème lesbien apparaît à plusieurs reprises. Mais le roman qui a retenu l’attention de la société anglaise et européenne de l’époque est Le Puits de Solitude. Le livre est publié en 1928. 10 000 exemplaires sont vendus. Le scandale est tel qu’une procédure légale, ouverte par le Ministre de l’Intérieur de l’époque, William Joynson-Hicks, entraîne un procès de l’auteure et du livre pour obscénité. Ce procès se termine par la destruction de tous les exemplaires encore disponibles dans les caves de Scotland Yard et par l’interdiction de vendre le livre en Angleterre et aux États-Unis. Il circule cependant librement en France où il continue à être acheté.

Qu’est-ce qui fait scandale ? L’histoire du Puits de Solitude n’est pourtant pas particulièrement scabreuse et ne se termine pas en célébration du lesbianisme. Au contraire, Radclyffe Hall dresse le portrait d’une lesbienne adulte dont la vie est faite uniquement de frustrations, de souffrances et de sacrifices, afin de mieux faire comprendre, de l’intérieur, une minorité incomprise et mal jugée. Pour Florence Tamagne, le livre est très significatif car il montre que Radclyffe Hall s’est nourrie et a intériorisé les modèles explicatifs médicaux du lesbianisme. Son héroïne est née fille alors que ses parents souhaitaient ardemment un garçon, d’où son prénom masculin : c’est un premier poncif médical. Stephen est une petite fille atypique : elle n’aime ni les robes, ni les cheveux longs et tombe amoureuse de sa bonne. C’est le topos du « garçon manqué ». Sa mère ne l’aime pas et son père lit les ouvrages des pionniers de la sexologie pour comprendre sa fille qu’il soupçonne d’être homosexuelle. L’adolescence est peu traitée : c’est le moment non pas des amours excusables mais celui où le scandale éclate car Stephen a une liaison avec une femme mariée, ce qui lui vaut d’être chassée de chez elle. Adulte, la voilà en France, dans la communauté lesbienne de Paris où le lecteur averti de l’époque reconnaît le cercle de Natalie Barney. Elle n’y rencontre pas l’amour. Il lui faut attendre la première guerre mondiale pour qu’elle tombe amoureuse d’une ambulancière (Mary) qu’elle rencontre alors qu’elle est bloquée, loin des combats, dans une section à Compiègne. Sacrée meilleure ambulancière, balafrée à la joue, elle reçoit la croix de guerre et vit un bref moment avec Mary. Mais, finalement, cette dernière n’est pas vraiment lesbienne : elle retombe donc dans les bras d’un homme et Stephen, pour son bonheur, accepte de sacrifier le sien.

Stephen, c’est un peu Radclyffe Hall, mais c’est aussi la construction médicale de la lesbienne en « invertie congénitale », telle que l’a théorisée Havelock Ellis en 1897.

Portrait - Radclyffe Hall


Dans le procès qui lui fut fait en 1928, elle cita pour sa défense les travaux et les cas étudiés par ce savant, mais aussi par Magnus Hirschfeld et par Krafft-Ebing. Pour ces médecins et sexologues, l’inversion n’est pas un crime mais une malformation congénitale qui s’accompagne d’un certain nombre de « symptômes » plus ou moins gênants.

Portrait - Radclyffe Hall


On notera ainsi que pour ces premiers sexologues, l’inverti(e) aurait des dons artistiques. Or, dans Le Puits de Solitude, Stephen est un peu écrivain. Elle a aussi un corps plus masculin : des épaules musclées, une petite poitrine, des hanches d’athlète, un visage carré.
Radclyffe Hall ne veut cependant pas vulgariser la pensée des sexologues. Elle veut faire comprendre ce qui attend la « vraie » invertie qui n’a pas le désir des hommes : l’exil loin des siens, une vie humiliante car cachée et réduite à quelques bars ou salons lesbiens, une absence de sécurité et de reconnaissance publique, le sacrifice d’une vie amoureuse décente. Le tableau est désespérant et clive le monde lesbien entre vraies lesbiennes tourmentées et malheureuses et pseudo-lesbiennes qui peuvent réintégrer le monde normal, c’est-à-dire hétérosexuel.

Évidemment, Radclyffe Hall témoigne de la force du modèle hétérosexuel et de la domination mâle en Europe. Sans être une lesbienne refoulée, car elle s’expose ouvertement en tant que lesbienne avec Una Troubridge et méprise d’ailleurs les lesbiennes honteuses, elle vit sa sexualité sur le mode de l’infériorité et de la culpabilité que renforce sa foi catholique.

Elle fabrique cependant une identité, à partir de modèles médicaux, qui érige en piliers fondateurs la différence radicale et l’exclusion sociale. Elle se détache également radicalement des lesbiennes féminines et poètes qui voulaient fonder une communauté saphique idéale à l’instar de Natalie Barney. Colette écrivit à Una Troubridge que les émotions ressenties par le personnage étaient mauvaises : Stephen ne devait pas se sentir anormale et en souffrir. D’autres jugèrent le propos du livre erroné, telle Janet Flanner qui estimait que toute la vie de Stephen était une interprétation à la lettre d’un présupposé de départ faux. Malgré ces critiques, Le Puits de solitude et son auteure devinrent des exemples et un modèle pour de nombreuses femmes qui se vécurent selon ces grilles de lecture.

Sur le plan personnel, Radclyffe Hall se démarqua aussi de Natalie Barney ou de Renée Vivien. Femme plutôt fidèle, on ne lui connait que trois grands amours, plutôt tardifs avec Mabel Batten d’abord, puis Una Troubridge, la femme de sa vie, et enfin avec une immigrée russe, Evgénia Souline qu’elle rencontra en 1934 et qui fut son amante et son tourment jusqu’à sa mort en 1943. Masculine, exposée, poursuivie dans un procès très médiatisé, elle devint le visage de la lesbienne de l’entre-deux-guerres.

Elle mourut d’un cancer du colon en Angleterre.

Sources :

Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris. 1919-1939, Seuil, « Univers historique », 2000.

Laure Murat, La Loi du genre : une histoire culturelle du « Troisième sexe », Fayard, 2006.

 

Stéphanie Bee (20 Avril 2009)

 

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