Et tel Rodrigue, affronter un dilemme Cornélien… L’oeuvre ou l’auteur ?

Livre

Que faire lorsque l’on s’aperçoit que celui qui a produit l’œuvre qu’on admire tant est tout sauf digne d’adoration ? Comment faire la part de l’œuvre et de son auteur ? Parce que cette question épineuse, ce dilemme même, s’est posée à moi à deux reprises ces derniers mois, je me permets de le partager avec vous, et peut-être même, si vous êtes motivés, de recueillir votre avis.

Bien sûr, il y a les grands classiques comme Céline, l’antisémite, Jean-Paul Sartre, l’engagé briseur de cœur, Camus et l’Algérie. Mais je vais prendre en exemple de cette situation celui qui a amené cette discussion, bien involontairement certainement, auteur des merveilleuses Chroniques d’Alvin le Faiseur et du non moins fameux Cycle d’Ender (maintenant porté au cinéma) : J’ai nommé Orson Scott Card, brillant écrivain, à la carrière auréolée de récompenses aussi prestigieuses que le Prix Hugo ou Nebula.

Jusqu’ici tout va bien, comme dirait l’autre… Sauf que l’homme a aussi des idées qui sont, par définition, très opposées aux miennes, et qu’il est animé d’une homophobie presque aussi célèbre que ses romans. Inutile d’entrer dans les détails de son discours ici, vous trouverez tout ce qu’il faut un peu partout sur internet, si vous n’en avez pas déjà fait le tour.

Je n’ai découvert cet aspect de M. Card que très tardivement. Cela pour une raison simple, je suis ce qu’on pourrait appeler une lectrice irresponsable. Je m’intéresse à l’œuvre, mais je me renseigne peu sur l’auteur. Je suis probablement la dernière lesbienne à avoir appris que Patricia Cornwell vivait avec une femme… Bon, en l’occurrence, cette nouvelle a eu tendance à me rendre l’auteur inexplicablement plus sympathique, sans pour autant changer mon faible pour ses livres, en dehors d’un Ah ! Mais c’est donc de là que venait Lucy ?!

Concernant O.S. Card cependant, la découverte fut bien plus perturbante, je dirais même What the fuck’ante ! De façon tout à fait illogique, je le reconnais, je l’ai ressenti comme une trahison. Je n’aurais peut-être (certainement ?) jamais acheté ses livres si j’avais lu ses autres écrits au sujet de la communauté homosexuelle. Plus récemment, ce sont les graves accusations d’abus sexuel portées par la fille de Marion Zimmer-Bradley, célèbre écrivain de science-fiction et de Fantasy, notamment auteur du cycle d’Avalon, qui ont secoué toute une communauté de fans. Alors qu’en penser ? Peut-on condamner les actes de l’auteur et recommander son œuvre ?

Après une longue réflexion et moult questionnements, (et quelques jus de tomates au Tabasco) j’en suis arrivée à la conclusion qu’il m’est impossible de faire abstraction de la personnalité de l’auteur. Une fois celle-ci exposée en pleine lumière, je ne peux plus regarder ses livres avec le même œil humide d’admiration (non je ne suis pas borgne, rassurez-vous !). Le lien invisible qui me reliait à ses œuvres est brisé.

S’agit-il là d’une réaction juste, en accord avec mes convictions ? Ou d’un sursaut colérique immature et partisan ? Je n’en ai aucune idée, pour être honnête. La réponse à cette question est en tout cas très personnelle, il me semble. Et chacun peut un jour avoir à décider soit d’ignorer une découverte déplaisante, soit d’ignorer un auteur jusqu’ici apprécié. En ce qui me concerne, j’ai bien conscience que les livres d’O.S. Card vont me manquer bien plus que je ne vais leur manquer. Cet écrivain n’a évidemment pas besoin de moi pour survivre, et écrire d’autres romans ou d’autres pamphlets aux remugles nauséabonds. Mais tant pis, pour moi le choix est fait. Et vous, quel serait donc le vôtre ?

Les bons conseils de la Grande Yaka Faukon pour éviter ce choix douloureux:

  • Y a qu’à arrêter de lire et recommencer à jouer à World of Warcraft (Ne le prenez pas mal surtout, je suis une Blizzard fan !)
  • Faut qu’on débranche le modem et qu’on fasse sauter Google qui nous donne parfois plus d’infos qu’on ne voudrait !

A propos de Sylvie Geroux

Née à Amiens en 1975 et géologue de formation, Sylvie Géroux travaille actuellement à Amsterdam après un séjour londonien de quelques années. Passionnée de lecture, elle commence à écrire à l'adolescence des nouvelles de tous genres, de la romance à la science fiction. C'est finalement chez HQN qu'elle publie son premier roman, Nadya & Elena, la première romance lesbienne de la collection.

8 commentaires

  1. ah oui intéressante question. A vrai dire je ne me l’étais pas vraiment posée avant de suivre une conférence sur la peinture chinoise, et avoir été en Chine quelques temps…Et puis là…Si j’ai bien compris, en Chine l’oeuvre et son maître ne font qu’un, l’une n’existe pas sans l’autre. Je ne sais pas trop s’ils étendent cette pensée à l’écriture, mais c’est fort probable, il n’y a que la boisson qui coupe l’homme de son âme et de son cœur. Une oeuvre honorable ne peut l’être que si son maître l’est aussi, et ne peut l’être si son maître ne l’est pas.

    Chez nous en occident il semble que nous différencions l’homme de l’oeuvre, on admirait à leur époque les œuvres de Lippi ou de Cellini, oubliant leur morale plutôt basse.
    Sans compter que la morale est fluctuante à travers les époques, les lieux et les milieux.

    L’art peut aussi être une aspiration de l’âme, une recherche de la beauté, de la pureté, qui va transcender la noirceur réelle du maître.

    L’écrit est peut-être différent, la poésie peut posséder cette beauté et cette aspiration, mais le roman ? N’y a-t-il pas toujours caché dans les lignes, dans les intrigues quelques chose ? Malgré la « triche », le dédoublement de personnalité ne trouve-t-on pas toujours, même tenue, l’âme du maître ?

    Après sa propre conscience balaie tout et choisit elle-même. Vit-on pour la seule oeuvre et oublie-t-on l’auteur, ou est-on pernicieusement troublé, sali de toucher l’oeuvre de celui qui nous dégoûte ?

    Oui ne pas connaître le maître est une bonne chose, mais le maître aussi parfois, peut avoir tord ici et défendre par ailleurs de brillantes idées, développer de très beaux récits.

    Je n’aime pas Racine, j’adore ses pièces !!
    je n’aimerais jamais les mauvais écrits d’un auteur par ailleurs personne admirable.

  2. Bonsoir,
    Quelle drôle de question ? 😉
    En fait, je suis surprise que vous la posiez en tant que lectrice car lectrice, je me moque éperdument de la personne de l’auteur que je lis. En tant qu’auteure, je remarque que certains lectrices sont avides de qui je suis, ce qui me surprend toujours et, faute d’informations, ont une (fâcheuse) tendance à déduire qui je suis à travers ce que j’écris. Étant donné mon thème central (le désir lesbien), cela porte à de grandes confusions et malentendus ! En serait-il autant si j’écrivais des histoire de meurtres ? Je poserais volontiers la question à Agatha Christie ! 😉
    Ceci étant, votre articles et les commentaires me portent à une autre question : qu’est-ce qui ferait qu’une personne serait fréquentable ou non ? Ses opinions, son mode de vie, son physique, son origine, sa culture, sa langue, son compte en banque, son métier, ses pratiques sexuelles, ses talents en cuisine… ou peut-être simplement son rapport à l’autre ?
    Allez ! Faut que je vous dise. Je suis une brute ! Que l’on cesse donc de me lire ! 😉
    Bonne soirée !
    Cy Jung

    • C’est vrai c’est une drôle de question… Et comme vous le soulignez, étrangement, je ne me la suis posée que du point de vue « lectrice ». Je n’y ai pas du tout pensé en tant qu’auteure. Je ne sais pas, peut-être qu’étant « auteure novice » je n’ai pas encore vraiment l’habitude d’endosser le costume ! :-)
      Encore une fois, la réponse à tout cela semble vraiment dépendre de la personne. Vous ne vous intéressez pas du tout à la personnalité de l’auteure, par contre certaines de vos lectrices sont affamée d’information… Il y a probablement au milieu de cela une foule de gradation. En ce qui me concerne, je ne recherche pas l’information, mais quand elle me trouve et qu’elle atteint ma limite du « fréquentable » comme vous dites, c’est là que ça se complique.
      Après la définition du fréquentable va de nouveau se heurter à la sensibilité de chacun. Certaines définitions me paraitront sans aucun doute mauvaises, injustes, et dans le même temps ma propre définition, qui à mon avis est loin d’être fixée dans le marbre, semblera stupide à d’autres. Comment dire, je ne boycoterais pas un auteur parce qu’il n’est pas gay-friendly par exemple, je m’en fous un peu… Mais s’il utilise son argent et sa notoriété pour encourager les violences envers les homosexuels et prêcher la guérison y compris par des moyens de coercition… Là ça me pose un dilemme. C’est un peu manichéen, je le sais, mais en achetant son livre, est-ce que je ne finance pas cette autre partie de sa vie que je ne peux plus ignorer ?
      Bref, être une brute ne me parait pas un motif pour bouder vos livres ! 😉 Si vous dirigiez une secte basée sur l’écorchage des bébés antilopes et la lobotomie systématique des jeunes, je me poserais plus de questions.
      Quand à déduire la personnalité de l’auteur par rapport à ce qu’il écrit, ce n’est pas raisonnable. Ca n’a pas beaucoup de sens, même si c’est un peu humain d’imaginer Agatha Christie comme un mélange de Poirot et Marple ! Et s’il est vrai que je me suis parfois dit que je n’aimerais pas me trouver dans la tête de Stephen King, ça ne m’a pas empêchée de lire quasiment tous ses bouquins ! ^_^
      En tout cas, merci pour cette intervention très intéressante, nous donnant le point de vue de « l’intérieur ».
      Bonne soirée à vous aussi !
      Sylvie

  3. Merci Sylvie pour ce nouvel article très intéressant à lire !
    Au département de philosophie de mon ancienne université (mais aussi dans tous les départements de philosophie je suppose) cette question de l’oeuvre comme une fin en soi (et donc, dissociée de l’auteur) est une question brûlante. Ce que je peux en dire, c’est que mes professeurs défendaient farouchement la séparation entre l’oeuvre et l’auteur. Si vous voulez déclencher une petite guerre au sein des enseignants du supérieur, vous pouvez lancer la conversation sur le philosophe Heidegger: une oeuvre très dense (touchée par le génie pour certains, obscure et impénétrable pour d’autres) portée par un auteur dont il est de notoriété publique qu’il fût un lâche pendant la Seconde Guerre mondiale et qu’il préféra par sécurité adhérer à l’idéologie nazie (et à en prendre une jolie carte de membre). Les penseurs qui voient un trésor dans l’oeuvre d’Heidegger nous enjoignent à oublier l’homme qu »il était. Par contre, les mêmes qui nous enjoignent à oublier l’homme qu’il était cherchent malgré tout à en atténuer le noir portrait et à nous prouver qu’il n’était pas vraiment antisémite: il a vécu une forte passion avec Hannah Harendt, une jeune femme juive. Ouf me direz-vous mais malheur, le nouveau scandale approche parce qu’Hannah était à l’époque son étudiante et elle n’avait que la moitié de son âge… En essayant de dédouaner Heidegger de son antisémitisme l’on met malgré nous en lumière l’immoralisme de sa vie amoureuse, en essayant de faire mieux on fait pire… Tout ça pour dire qu’on ne se sort jamais de ce cercle vicieux, à moins de laisser complètement tomber les considérations de l’ordre de la vie personnelle de l’auteur.

    Les choses sont moins manichéennes pour moi: j’arrive parfois à faire l’impasse sur des choses qui me déplaisent chez un artiste pour apprécier son travail, et parfois je ne peux pas compartimenter mon cerveau et passer au-delà: du coup je boycotte l’oeuvre à cause de l’artiste. Je suppose que tout dépend de nos limites et de ce que l’on est capable ou non d’accepter, d’encaisser, de supporter et je rejoins Sylvie pour conclure que c’est une question somme toute personnelle à l’arrivée. En tout cas, je vous le dis, c’est sûr, la Russie n’est pas prête de me voir poser un pied chez elle 😉 ! (et nous sommes d’accord, c’est bien dommage, tant pis pour moi)

    • Merci pour ce commentaire Edwine. Je ne savais pas que cette question se débattait en cours de philo, mais finalement c’est vrai que ça se tient. En tout cas, je trouve effectivement que le paradoxe des profs qui essayent de « blanchir » un peu l’image de cet auteur, tout en disant que ça ne devrait pas compter est intéressant. Comme quoi, ce n’est pas une question simple et qu’elle n’a donc pas de simple réponse.
      Je te rejoins pour la Russie, on peut juste espérer que les choses s’arrangeront et qu’on aura l’occasion d’y aller dans un climat plus détendu dans 5 ou 10 ans… On peut toujours rêver !! ^_^

  4. Bonsoir Sylvie,

    Je comprends tout à fait ta position. Mais peut-être devrait-on regarder, lire, entendre une œuvre d’art comme un « objet » fini ? Une peinture, un roman ou une œuvre musicale se suffisent a eux-mêmes. Davantage encore s’ils bousculent, émeuvent, renversent, fascinent. Souvent, leur beauté dépasse même l’intention de l’auteur. C’est le fameux « Je est un autre » de Rimbaud…Nous avons peut-être à gagner en autorisant les créateurs a être humains : bourrés de contradictions, d’incertitudes, de douceur et de violence, bref, de paradoxes…paradoxaux !!
    Très belle soirée à toi (avec ou sans O. S Card).

    • Bonsoir Virginie,

      C’est en fait exactement ça ! Tu as mis le doigt dessus. Ce détachement entre l’oeuvre et son auteur, que j’ai pu observer chez d’autres et que mon cerveau comprend totalement, je n’arrive pas à le mettre en application. Comme si l’oeuvre était un prolongement de l’auteur en quelque sorte. C’est un peu puérile, je m’en rend compte, mais quand j’aime ce que « fait » quelqu’un, j’ai vraiment envie, et il semblerait presque besoin, d’aimer aussi cette personne. Enfin, quand je dis aimer, c’est un bien grand mot, mais disons plutôt ne pas désapprouver. Si je ne sais rien sur cette personne, tout va pour le mieux. Si je sais qu’il y a un truc qui me chiffonne, je n’y arrive plus. Mmm, je sais bien qu’ils sont humains les créateurs, mais j’ai envie que ce soit de « gentils humains »… 😉 … Ahhh, bon je vais me resservir un verre de jus de tomate !
      Bonne soirée à toi aussi !

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