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« Si l’amour embellit les femmes, les femmes, elles, embellissent l’amour. » (Anne Bernard)


Véronique Bréger

 

DES NOUVELLES DE L'ESPACE

 

Par Véronique Bréger.

 


Dans l’espace, vous êtes seul. Dans l’espace personne ne peut vous entendre. Dans l’espace il n’y a aucune limite, aucune fuite possible. L’espace est silence.

Les moteurs nucléaires du vaisseau cargo Le Vargan faisaient mentir l’adage, ils ronronnaient tout en propulsant l’engin à une vitesse vertigineuse aux confins de l’univers connu. Un grain de sable transperçant le néant. À l’extérieur, la coque vibrait sous l’effet de la pression stellaire ; l’intérieur quant à lui, ressemblait depuis de longues années à une chambre mortuaire. Glaciale, insonore. Quelques iodes clignotaient ici et là sur des tableaux de bord remplis de givre. L’un des écrans s’illumina sans raison apparente et délivra son message.

Carnet de bord automatique du vaisseau cargo Le Vargan. Ordinateur central aux commandes : IA-Linea 96318 – Intelligence Artificielle de 3e génération.

Coordonnées de croisière :
Point de départ : système Z-Ahon, planète Z-A619.
Point d’arrivée : périphérie de FaarK, planète Obalone.

Informations sur le voyage :
Nombre de jours écoulés : 4589
Temps de vol restant : estimé à 1065 journées standards.
Température interne actuelle : 3 degrés de l'échelle terrestre étalon.
Température externe : – 250 degrés sur la référence sidérale.
Vitesse de croisière 1000 parsecs seconde.

Mission :
Mission CoccvsPuc-5

Incidents survenus :
Rien à signaler.

Actions en cours :
Compte à rebours de décélération amorcé.
Augmentation progressive de la température dans les parties habitables. Objectif final 25 degrés.
Passage en assistance humaine dans 02:00.
Processus de réanimation enclenché à 13:30 de l’heure interne en vigueur.

Alors que l’ordinateur central en charge des commandes achevait d’agrainer sa checklist, plusieurs mécanismes se déclenchèrent. L’intensité lumineuse, jusqu’alors inexistante augmenta graduellement jusqu’à l’obtention d’un éclairage blafard. Une pièce immense nimbée d’un halo surnaturel se dévoila. Les signaux colorés intensifièrent leur apparition sur les écrans. L’augmentation de la température ambiante eut raison des dernières traces de givre sur tous les appareils, y compris sur les six caissons accrochés à la paroi. L’un d’eux pivota lentement pour se mettre en position oblique. Le sarcophage crissa avant que sa coque ne s’ouvre en deux. Il laissa la place à un large cylindre plastifié et opaque dans lequel un observateur extérieur aurait pu distinguer une silhouette humaine en sommeil. Une série d’instructions chiffrées reliées au système de réveil défila sur l'écran de contrôle le plus proche. Un tuyau torsadé jaillit de nulle part et se plaqua sur le bouchon de vidange. Clac. Le liquide cryogénique bleuté entama sa course vers l’extérieur du tube. Il ne fallut pas plus de quinze secondes pour que ce dernier soit entièrement vidé de sa substance. Clac. Fin de l’opération. Au milieu de la couche humide, un corps immobile, étendu, poings serrés. L’index de la main gauche bougea le premier, suivi du pouce et du majeur. La paume effleura les mécanismes d'électrodes emmêlés dans les tuyaux. Une à une, elle arracha les ventouses. La cage thoracique se souleva, comme si les poumons cherchaient désespérément l'air nécessaire à leur survie. Lentement, le buste se redressa de sa couche synthétique suintante. Le visage était emprisonné sous un masque de plastique. La même main arracha avec une brutalité désespérée, le système respiratoire. Puis s’attaqua à un tube gastrique sans fin et l’extirpa de la bouche. Un râle de nausée s’échappa de la gorge meurtrie. Penchée en avant, le commandant de bord XA, responsable de l'assistance au convoyage, vomit. Elle fut bientôt agitée d'un violent spasme avant de retomber sur le dos, bras et jambes écartées, bouche ouverte et yeux fiévreux.

— Je maudirai toujours ces putains de réveils à la con ! cracha-t-elle alors qu’une quinte de toux lui déchirait les poumons.

Une mélodie aux accents de rythmes tribaux s’éleva dans l'espace saturé de
vapeurs.

— Bonjour navigatrice XA, je me suis permis de diffuser une de vos musiques préférées. Avez-vous fait bon voyage ?
XA se pencha sur le coté avant de replier ses jambes, puis de les détendre avec précaution.

— T'es pas cool Line, t'aurais pu monter la tempé, tu sais bien qu'à chaque fois je me les gèle au réveil.
— Surtout dans cette tenue. Poursuivit la voie électronique sur un ton où pointait l’ironie.
— Ouais, ben justement, tu exagères !
— Je me contente de suivre le règlement. Je vais voir ce qu’il est possible de faire, spécialement pour vous, madame le commandant.

La jeune femme nue soupira tout en allongeant ses deux bras vers l’avant.
— Tu sais très bien que je déteste quand tu m’appelles par mon grade ! D’ailleurs, nous ne sommes pas sans savoir toutes les deux que c’est toi qui fais tout le boulot…
— Il y a longtemps que je ne vous ai pas vue à bord... XA… Je suis heureuse de retrouver votre mode d’expression.
— Ok, ça va ! grommela la jeune femme, toujours assise sur sa couchette. Quoi de neuf, Line ?
— Je vous attendais. Tout est en ordre selon les directives du plan de vol.
— Le contraire m’aurait surpris. Et le chargement ?
— Rien à signaler. De vrais chérubins.
— Bien. Je vais aller me doucher et m’habiller. Prépare-moi un résumé de tous les rapports. Je serai sur la passerelle dans une demi-heure.
— Tout sera prêt conformément à vos souhaits. J’ai pris la liberté de décongeler et de mettre à réchauffer quelques-uns de vos mets favoris. Je sais que vous aimez manger après le sommeil artificiel. Voulez-vous que je monte le volume ?
— Tu es parfaite Line, je t’adore.
— N’oubliez pas la procédure d’identification.

La musique emplit l’habitacle, au grand plaisir de XA qui récupérait progressivement ses sensations physiques. Elle déplia ses membres engourdis et posa ses deux pieds sur un tapis lumineux. Une fiche signalétique agrémentée d’un hologramme s’afficha devant ses yeux.

Commandant Albatorius XA. Caractéristiques physiques lors de la cryogénisation : vingt-six ans, un mètre quatre-vingt-cinq, soixante-quinze kilos. Yeux bleus, cheveux bruns, épiderme mat. Identité confirmée.

XA se sentait encore faible. Elle referma le tube dans lequel elle venait de passer une nuit sans fin remplie de rêves, puis connecta l’appareil au système de nettoyage automatique. La fraîcheur du sol lui rappela qu’elle avait les pieds nus. Il était temps de passer au décrassage de sa peau dégoulinante du liquide de protection cryogénique. Elle se dirigea vers le quartier de repos où se trouvait le box des douches. Sur l’un des nombreux écrans, la température s’affichait à vingt neuf degrés. XA soupira d’aise, Line conservait toute son efficacité. Elle aimait la compagnie de l’IA-Linea 96318 qu’elle avait baptisée Line. Cette intelligence artificielle d’une performance sans faille assurait la bonne marche du Vargan depuis sa mise en espace vingt ans auparavant. XA avait été la première navigatrice du cargo sur lequel elle effectuait à présent sa troisième croisière au long cours.

XA trouva que la douche était la plus belle invention qui pouvait exister dans un vaisseau de l'espace. Il lui sembla que le liquide brulant lui redonnait toute l'énergie qu'elle avait perdue au cours du long somme qui l'avait conduite aux abords du système de FaarK. Elle examina les savons parfumés que Line avait mis à sa disposition et constata avec joie que son préféré à l'odeur d'orange était présent. Elle s'enduisit le corps de mousse puis laissa l'eau ruisseler sur sa peau. Les quartiers réservés aux accompagnants humains étaient spacieux et bien équipés, pourtant la plupart du temps, l'équipage ne se composait que d'une seule personne. Outre la salle de bain, XA avait à sa disposition une cuisine équipée pour la cuisson des aliments, une chambre avec un large lit et une salle de sport au milieu de laquelle, pour son plus grand bonheur, se trouvait une piscine. Une fois douchée et habillée elle fit le tour des lieux. Elle se réappropriait l'endroit dans lequel elle allait passer les six prochains mois de son existence avant d'effectuer la livraison de son chargement. Elle avait faim et décida de jeter un oeil à la nourriture mise à sa disposition. Elle détestait les sachets de poudre et autres cachets de substituts.

Comme Line le lui avait annoncé, elle trouva des mets plus à son goût.

— Line, tu es un ange.
— Vous êtes mon commandant préféré XA, je m'applique à vous satisfaire.

XA sourit, puis attrapa le sandwich qui sortait du four avant de se diriger vers l'ascenseur, direction la passerelle supérieure. Elle était vêtue d’un débardeur moulant dont la teinte foncée s’accordait au beige de son large pantalon de toile saharienne. Elle passa sa main dans ses cheveux noirs ébouriffés plus par manie que pour se recoiffer. Avant le début du voyage, ses cheveux avaient été rasés conformément au règlement et comme à chaque repousse, XA se retrouvait avec une coiffure bourrée d’épis.

 

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