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A l'évidence

Week-End Girls Only

LA GRANGE

 

Par Fanny Mertz.

 

Le sujet était brûlant. Évoquer de nos batifolages dans la mousse des Alpes était une chose, quant à saisir pourquoi elle avait cru bon d’en raviver le souvenir…

- Je ne sais pas.

 

Pendant plusieurs minutes l’écran est resté vierge, puis soudain ces quelques mots, en guise d’aveu :

- Au début du printemps, je suis retournée dans la grange.

À cette évocation, mon estomac s’est effondré sur lui-même, tandis qu’une sorte de langueur me grignotait les membres. La grange de l’alpage des Bornes. Adossée à la falaise, face au sud et à la vallée. Le matin, sur les blocs de calcaires issus d’un ancien éboulis, les marmottes sifflaient. Et le soir à la lisière du bois de mélèze broutaient les chamois.

Morgane avait chipé la clef à son grand-père. Voilà des années qu’il  ignorait cette bâtisse, tout en espérant la vendre hors de prix à quelque touriste idiot, mais prodigue. En attendant, personne ne passait là, à part les randonneurs égarés.

Nous en avions fait notre repaire, notre cachette précieuse, le Chevalier et sa Dame dans leur donjon secret.

Le souvenir de ces jours-là est si puissant que j’en ai le souffle court. Je le revois ce vieux chalet et les bruits de la vie, la vraie, loin des hommes : le silence transpercé du cri de la buse, le vent qui descend du col et secoue le toit de lauze, les gargouillis apaisants de la source qui coule dans l’abreuvoir en pierre… Et aussi les pique-niques improvisés, les nuits dans la paille, ses yeux dans les miens, ses lèvres sur ma peau.

C’est là que j’ai fait l’amour pour la première fois et à repenser l’intensité de ces heures, j’en viens à me demander si ce n’était pas la dernière…

S’aimer… Nous en parlions à mots couverts depuis des semaines. Progressivement, nos étreintes s’enhardissaient, nos baisers devenaient fougueux, nos mains cherchaient plus. Mais se trousser à même le sol de la forêt, c’est bon pour Lancelot et Guenièvre ! Hors des romans, il y a les insectes qui volent, ceux qui rampent, les ronces, les brindilles et la trouille de se faire surprendre… Il nous fallait un toit.

Morgane a pensé au chalet. Elle a emprunté la grande clef rouillée et couvertes d’un mensonge bien tourné, nous nous sommes enfuies pour le week-end, traînant dans nos sacs suffisamment de victuailles pour soutenir un siège. Nous savions parfaitement ce qui se passerait cette nuit-là. Nous en mourrions d’envie autant que nous le redoutions.

 

Le chalet était à deux heures de marche de la route, nous avions caché nos vélos dans les fourrés et grimpions en silence. Je revois mes pas sur les cailloux et le sentier qui zigzaguait sous les sapins, je ne me souviens pas lui avoir parlé, je crois que je n’ai pas osé la regarder. Le soleil descendait et les ombres nous rattrapaient. En arrivant, l’alpage était baigné de lumière, alors qu’en bas tout était déjà sombre. Nous nous retrouvions seules, au-dessus des vivants, au pied des roches rougies par le couchant. Quand ses lèvres se sont posées sur les miennes, ma peur a disparu. J’ai su qu’aller plus loin serait simple parce qu’ici, loin des autres, de leur regard, de leur morale, notre amour redevenait naturel…

Je me suis déshabillée la première, sans aucune honte, j’avais envie de lui offrir mon corps. Un cadeau que je n’avais jamais fait à personne.

Pourtant, ils me tournaient tous autour les mecs,  gluants et empêtrés dans leurs désirs comme des premiers communiants dans leur aube. Je n’aime pas à l’avouer, mais je suis jolie. Et à 16 ans, ça devait être pire… À vrai dire, je l’ai compris dans leurs regards. Tous ces garçons à mes pieds, c’était comme le miroir de la reine dans Blanche-Neige, celui qui vous répète sans faiblir que vous êtes la plus belle du royaume !

La nature est joueuse tout de même ! Pourquoi offrir la beauté à une fille qui s’en contrefout ? Parce que, honnêtement, je m’en tamponnais de ces types qui me reluquaient comme un trophée inaccessible, pour tout dire c’était même exaspérant d’avoir à les repousser…

La première fois que j’ai été heureuse d’être un canon, c’est cette nuit-là, dans la grange, lorsque nue face à elle, j’ai lu le désir dans son regard.

Je me suis allongée, la paille crissait sous les couvertures. Lentement, je l’ai déshabillée à son tour et je me suis glissée entre ses bras. Mes souvenirs sont flous, je revois ses yeux qui plongent dans les miens et au dessus de sa tête les poutres sombres. L’odeur du foin et sa peau qui me caressait, chaude,  lisse, si douce. On s’est embrassées longtemps avant d’oser aller plus loin. C’est elle qui s’y risqua la première, sa main hésitait autour de mes seins, je l’ai prise et l’ai guidé. Elle a gémi en refermant ses doigts dessus et moi aussi, je crois.

Les caresses eurent beau être maladroites, le désir était si intense qu’arriver au plaisir fut facile. Ses bras se crispaient autour de mon dos, les mèches de son cou étaient collées de sueur, elle fermait les yeux si forts qu’un instant j’ai eu peur de lui avoir fait mal, mais les mouvements de son bassin affirmaient le contraire. Elle s’est tendue une dernière fois, si violemment que sa respiration s’est arrêtée. Je n’ai plus osé bouger. Une vague d’amour m’a submergée, c’était comme une boule d’énergie protectrice et rassurante, qui nous liait pour toujours… Car à cet âge-là, on ne sait pas encore que la vie, c’est long…

Lorsque nous nous sommes éveillées, il faisait si froid que notre souffle faisait de la buée, nous sommes réstées courageusement planquées sous les couvertures. Un rayon de lumière se glissait entre les planches disjointes et tombait en biais devant nous. On pouvait y voir danser des poussières. Elle était si belle, les mèches en désordre, les yeux brillants de fatigue,  que je l’ai embrassé, alors on a recommencé… Dehors les marmottes approuvaient en sifflant.

 

Donc, elle était retournée dans la grange.

Elle avait revu les poutres noires et senti l’odeur du foin. À cette idée mon cœur se serra. C’était délicieux de savoir que nous partagions le souvenir de cette histoire avec la même intensité.

C’est ce soir-là que j’ai décidé de la revoir.

- Tu fais quoi ce week-end ?

- Samedi ?

- En général, samedi tombe le week-end…

- Tu viendrais ?

- Oui…Si tu veux, mais je ne te cache pas que si je pouvais te voir seule, je préfère… L’idée de rencontrer Laurent ne m’enchante pas, il faudra quand même que tu m’expliques ce que tu lui as trouvé…

- Rien de particulier, c’était un arrangement, en quelque sorte…

- Quoi ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

- Je te la raconterai de vive voix, ce n’est pas si simple et en plus ça nous concerne !

- Nous ? Allez, parle ! Tu ne vas pas me laisser comme ça ! Tu en as trop dit ou pas assez !

- Samedi, c’est dans trois jours, je t’ai connue plus patiente…

- J’étais jeune !

- Justement, avec l’âge, tu dois apprendre la sagesse.

 

J’y ai pensé pendant 72 heures, jour et nuit : qu’est-ce que c’était que cette histoire « d’arrangement » qui « nous concernait » ? Et surtout qu’est-ce que ça pouvait avoir à faire avec ce crétin de Laurent ?

 

Je revois très bien ce matin d’automne, lorsqu’elle m’a quittée. Une fois de plus on était montées à la grange, c’était presque un an après notre première nuit. Elle était bizarre, absente, le regard ailleurs. Elle s’était levée avant moi, je l’ai trouvée dehors, près de la source. Une goulotte en bois guidait l’eau jusqu’à l’abreuvoir ; c’est là que nous faisions notre toilette ou même que nous prenions un bain en été, lorsque la chaleur le permettait. Mais ce matin-là, il faisait froid malgré le ciel bleu, un froid d’automne, humide et sans appel. Un avant-goût de l’hiver, tout proche à cette altitude. Autour de la source qui bruissait, les toiles d’araignées séchaient leurs perles de rosée au soleil. Assise sur le rebord de pierre, Morgane me regardait, les yeux rougis de larmes, elle était si belle.  

- Il faut qu’on arrête… Je suis désolée, mais il le faut…

Avait-elle dit en me tendant les mains.

 

« Il le faut… » Ces mots résonnaient à mes oreilles tandis que sous mes yeux défilait la campagne. Je n’étais jamais retournée au village. L’année de mon départ sur Paris, mon père avait demandé sa mutation dans le sud, plus rien ne me rattachait à ce lieu, je n’étais pas originaire de là-bas, contrairement à Morgane. Progressivement le paysage changeait, les premiers contreforts des Alpes étaient là. J’avais si hâte à présent.

Morgane m’avait donné rendez-vous à la grange, l’endroit lui appartenait depuis quelques années, depuis la mort de son grand-père. Apparemment personne n’avait compris son insistance lorsqu’elle avait réclamé ce tas de planches vermoulues dont personne ne voulait. Ses cousins, suspicieux et cupides, avaient cherché en vain ce qui pouvait bien conférer une once de valeur à ce terrain paumé. Ils avaient consulté les plans, s’étaient renseignés auprès de tous les notaires et agents immobiliers de la région, avant de conclure que ce bout d’alpage était définitivement inintéressant et de céder leurs parts à Morgane pour dix fois leurs prix.

J’ai loué une voiture à la gare, et je me suis enfoncée dans la montagne, il y avait de la brume dans les vallées, mais on sentait le soleil juste au dessus. J’ai crevé le manteau blanc, juste avant d’arriver au village. La place de l’église était déserte et lumineuse, je me suis arrêtée pour acheter des cigarettes et prendre un café. J’ai laissé mes souvenirs revenir, doucement, à leur rythme.

La grosse maison jaune du bout de la rue, qu’on longeait jusqu’à l’arrêt de bus, la pâtisserie où on se gavait de cochonneries, le terrain vague à côté de l’auberge, où l’on traînait notre ennui adolescent !

Et plus haut, derrière le clocher, la route du col, celle qui mène à l’alpage des Bornes et à sa grange…

Je ramassai ma monnaie et me levai rapidement, mon cœur cognait à l’idée de te savoir si près, mon chevalier.

 

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