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WILLOWRA POUR LES FANS

 

Par Kadyan.

 

— Va t’asseoir, je vais chercher les bières et me changer.
— Le costume de pingouin te va pourtant bien, tenta de plaisanter Victoria.
Après avoir flanqué une grosse frappe sur l’épaule de Victoria, Mac, toujours riant, sa femme sur ses talons, entra chez lui.
— Qui est-ce ?
— Vic. Je t’en ai parlé dans mes lettres. Elle m’a sauvé la vie à Balikpapan.
— Tu m’as bien parlé d’un Vic qui était ton pote mais tu n’as jamais dit que c’était une femme !
— Je ne le savais pas à l’époque. Nous ne l’avons su que lorsqu’elle a été blessée juste après moi fin juillet 45.
— Pourquoi n’en avoir jamais parlé ?
Mac stoppa brusquement ses gestes. Il resta un instant la chemise à moitié défaite, le pantalon en bas des pieds. Il fronça les sourcils puis tous ses traits se détendirent avant qu’un sourire n’étire ses traits.
— Je ne pense tout simplement pas à Vic comme à une femme mais comme à un camarade de combat qui a souffert et a sauvé ma peau à Bornéo. Et puis, il y a eu tant à faire depuis mon retour.
« Et tu ne veux pas parler de ce que tu as vécu… » termina Meggan dans sa tête. Elle avait parlé avec les femmes de Foley et Vern lors de diverses rencontres et pas un d’entre eux ne parlait des combats dans la jungle. Mac parlait des allemands et du désert mais jamais de Bornéo et encore moins de la Nouvelle Guinée. Cette jeune femme, là, dehors, avait vécu les mêmes horreurs. Pourquoi ? Meggan réalisa que le regard de Victoria qui lui avait semblé si familier était le même que celui de son mari ou de Vern et Foley. Le regard de quelqu’un qui en avait trop vu…qui avait vu l’innommable.
Assis à l’ombre, poussée par Mac, Victoria se résigna à raconter la rééducation, ses difficultés pour avoir un travail fixe avec sa patte folle.
— Tu es retourné chez toi…où est-ce déjà ?
— Willowra. Non.
— Pourquoi ? Après ta sortie de convalescence, cela t’aurait aidé, non ?
— Le moment n’est pas encore venu, soupira Victoria.
Comprenant qu’il n’en apprendrait pas plus, Mac décida qu’il était temps de changer de sujet. Il but une nouvelle gorgée de bière avant de demander :
— Tu veux un boulot ?
— Seulement si tu as quelque chose…je ne demande pas la charité. Ce n’était pas le but de ma visite, se crispa Victoria.
Meggan fut surprise de lire la colère passer dans les yeux bleus. Mac ne releva pas, au contraire, son sourire s’accentua :
— Tu es mon pote, Vic, tu as sauvé ma peau et la peau de pas mal de mes gars, là-bas. Si tu veux un boulot, je t’en trouverai. J’ai toujours besoin de gars sérieux.
— Malgré ma patte folle ?
— Tu serais en fauteuil roulant que je te trouverai du boulot.
Du menton, Mac désigna le swag.
— Je suppose que tu dors dans la nature ?
Victoria hocha la tête.
— Nous avons une chambre dans la remise, elle est à toi.
Meggan inspira un peu trop fortement pour que le bruit passe inaperçu. Victoria braqua ses yeux sur elle.
— Je ne veux pas m’imposer. Je n’accepterai que si ta femme est d’accord.
Meggan aurait voulu dire refuser mais le magnétisme du regard de Victoria lui noua la langue.
— Bien sûr que Meggan est d’accord ! Pas vrai, Meg ?
Rougissante d’avoir été percée à jour par Victoria, Meggan ne put que hocher la tête.
— Je vais lui montrer la chambre, proposa-t-elle pour dissimuler ses sentiments.
— D’accord, je vous laisse, je vais appeler Foley pour lui annoncer la nouvelle. Tu vas voir le barbecue que nous allons faire dimanche, Vic ! Que des potes de la 21ème !

— Je suis désolée de m’imposer ainsi, s’excusa Victoria dès qu’elles furent dans la remise. Je ne resterai que quelques jours, le temps de trouver une chambre à louer.
— Ne vous inquiétez pas pour moi, j’ai juste été surprise. C’est la première fois que Mac propose de loger quelqu’un ici.
Alors que Meggan ouvrait la petite fenêtre pour laisser entrer la lumière, Victoria regarda autour d’elle. Un lit, une armoire, une table et une chaise. Simple mais propre et suffisant pour ses besoins.
— Mac ne parle jamais de la guerre, lança Meggan sans prévenir, sauf pour parler des permissions et des quatre cents coups qu’il a fait avec ses gars. Comment s’était ?
Meggan se surprenait elle-même d’être aussi directe. Elle n’aurait jamais osé interroger un des hommes de Mac, mais, Victoria, c’était différent. Celle-ci le perçut et comprit le sentiment derrière la question abrupte.
— Dur…non, plus que ça. Nous sommes tous morts là-bas. A la fin, le plus difficile est d’accepter d’être vivant…Je ne suis pas certaine d’y être vraiment arrivée.
Les larmes montèrent aux yeux de Victoria et elle détourna la tête. Meggan se sentit honteuse. Elle se rapprocha de Victoria, lui posa la main sur l’épaule et murmura :
— Je comprends…merci.
Sur ces paroles, elle quitta la pièce, laissant Victoria à ses fantômes. Son mari avait toujours esquivé ses questions en racontant des anecdotes comiques ou en tournant les situations en dérision. Victoria, en quelques mots, avait tout dit. Meggan comprenait finalement, l’impression de déphasage, l’air souvent absent de Mac, les silences avec ses gars : il fallait qu’ils apprennent à revivre.

***

Presque comme chaque jour au cours des six derniers mois, Meggan versa une tasse de thé noir à Victoria. Maintenant qu’il faisait plus frais avec l’hiver, elles prenaient le thé dans le salon et non plus sous le tamarinier. Sans le cacher, Victoria appréciait cette demi-heure de détente, seule avec Meggan et Tim, juste après le boulot. Elles parlaient de tout et de rien mais souvent de Mac et de l’entreprise familiale.

Meggan sourit pour cacher sa nervosité mais le tremblement de ses mains sur la tasse la trahit. Les mots lui manquaient devant cette femme indéchiffrable au sourire rare mais si lumineux. Comment lui parler de ses peurs si dérisoires à elle qui savait ce que la peur signifiait réellement ?
— C’est au sujet de Mac, pas vrai ? avança Victoria après une gorgée de thé noir bien sucré.
Meggan hocha la tête. Les sourcils de Victoria se soulevèrent.
— Et ?
Meggan prit une profonde inspiration.
— Il est amoureux de toi et je voulais savoir si vous couchiez ensemble.
De surprise, Victoria manqua s’étrangler avec son thé. Il lui fallut une bonne minute pour arrêter de tousser. Auraient-ils de la bière dans cet endroit ?
— Mac ? Amoureux de moi ? Tu délires, Meggan.
Au moment où les mots franchirent ses lèvres, Victoria repensa à l’attitude familière de Mac ces derniers temps, leurs discussions au pub après le travail. Elle réalisa soudain que, depuis quelques semaines, il ne lui parlait plus de Meggan.
— Je ne crois pas délirer, Victoria, répliqua Meggan d’une voix douce et désespérée.
— Je ne suis pas amoureuse de lui et il n’y a rien entre nous, je te le jure, Meggan. Mac est un ami, un camarade de combat. Il ne m’intéresse pas en tant qu’amant.
— C’est un bel homme, à l’aise financièrement même si l’entreprise m’appartient, vous avez une histoire commune très forte…comprend mes doutes, Victoria.
Victoria hésita puis, sa décision prise, sourit à cette femme au regard désespéré.
— Si quelqu’un m’intéressait dans ta famille, ce ne serait pas Mac.
Surprise, Meggan se repoussa sur sa chaise, observa les traits de Victoria où elle ne lut que la franchise, puis se pencha une nouvelle fois vers Victoria.
— Qui ?
— Toi, répondit Victoria sans hésiter.
Cela faisait plusieurs mois qu’elle avait un léger coup au cœur à chaque fois qu’elle voyait Meggan. La perte d’Elise était toujours là mais les années avaient finalement jouées leur rôle et la douleur s’était suffisamment estompée pour qu’elle commence à apprécier de nouveau la compagnie d’autres femmes.
Devant les yeux de Meggan écarquillés, Victoria leva les mains en signe d’apaisement.
— Je ne suis pas amoureuse de toi si cela peut te rassurer…bien que je te trouve très belle et très désirable. Je comprends le choix de Mac…il a très bon goût.
Mal à l’aise, Meggan tordit sa serviette dans tous les sens.
— Elle ne t’a rien fait, sourit Victoria en désignant les mains de Meggan qui soupira.
— Non, je suppose que non. Je…je ne m’attendais pas à ça. Tu as dit un jour que tu t’étais engagée par amour. J’ai cru que c’était pour suivre ou venger l’homme que tu aimais.
Victoria, les yeux braqués sur sa tasse de thé, secoua la tête.
— Non…c’était pour oublier la mort de la femme que j’aimais. Je n’avais plus le cœur à vivre sans elle…
Victoria soupira puis, les yeux pleins de larmes, redressa la tête en signe de défi. Au lieu de voir le dégoût qu’elle attendait sur le visage de Meggan, elle lut la peine, la compassion.
— Comment s’appelait-elle ?
— Elise. Nous avons vécu ensemble chez mes parents pendant cinq ans…les plus belles années de ma vie. Maintenant, je n’ai plus rien, pas même l’usage complet de mes deux jambes. Mac t’appartient, Meggan, n’ait aucun doute là dessus mais, si tu veux, j’aurai une explication avec lui puis je partirai de Sydney à la fin de la semaine. De toute façon, je ne me suis que trop attardée.
Le cœur de Meggan se serra pour cette femme qui tentait de conserver sa dignité malgré les larmes qu’elle essuya d’un revers de manche. La culpabilité vint la titiller sournoisement devant le soulagement qu’elle éprouva de savoir que Victoria n’était pas amoureuse de son mari et qu’elle allait partir. Pourtant, au fond d’elle, elle éprouvait déjà un vide à l’idée de ne plus revoir cette femme si différente des autres et qui éveillait en elle des sentiments contradictoires.
— Où vas-tu aller ?
Tout en se levant, Victoria força un sourire.
— Je ne sais pas encore mais l’Australie est grande. Adieu, Meggan, prend soin de Mac. Il le mérite.
Victoria quitta le salon sous le regard chargé de larme de Meggan. L’Australie était grande et, l’espace d’un instant, Meggan s’imagina la parcourir à pied aux côtés de Victoria avant de se secouer puis de chasser rapidement cette idée saugrenue.

 

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