Allez les enfants, aujourd’hui c’est cours de littérature. Tous à vos stylos et je ne veux pas entendre une mouche voler

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Le livre de Rosalind Kerr propose un recueil de onze pièces canadiennes abordant l’homosexualité féminine, de 1989 à 2004, chose qui n’est pas prête d’arriver en France. L’auteur s’interroge en introduction sur l’idée de "culture lesbienne": est-ce un cercle fermé, un théâtre écrit par des lesbiennes, destiné aux lesbiennes et commenté par des lesbiennes ou bien un appui fondamental pour ouvrir le théâtre contemporain à d’autres horizons ? (Vous devinerez aisément la réponse).
La diversité des pièces et parfois leur large succès critique (comme
Swollen tonguesde Kathleen Oliver) permettent de dépasser la stricte définition du théâtre lesbien qu’a pu en donner la dramaturge britannique Nina Rapi : « work by OUT lesbians which foregrounds the lesbian experience ». Humour, érotisme, références à la culture lesbienne et féminisme sont de la partie. Il y a même des auteures hétéro comme Vivienne Laxdal, c’est merveilleux

. Voici un petit best-of de citations sur six des pièces, pour vous donner une idée de leur diversité.
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A fertile imagination de Susan G. Cole (1991) raconte les errances d’un couple lesbien, Rita et Del, souhaitant un enfant, sous fond d’humour et de références aux pionnières de la visibilité lesbienne, comme la tenniswoman Martina Navratilova. La question centrale, l‘idée d’avoir un enfant en devant recourir à l’aide masculine, est emblématisée par les répliques de Del, entre le début et la fin de la pièce:
DEL – Can you believe this ? For the past ten years i’ve done everything I can to avoid semen and now I can’t wait to my hands on it. I’m actually sitting here wishing that I knew more men (p. 169).
DEL- Our baby doesn’t have a father, or even a father substitute. I’m not Daddy Del. I’m a woman and that’s how I want it. I’m a woman who loves a woman and we’re going to have a baby. I’m going to be a mother ( p. 212).
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Life and a lover de Natalie Meisner (2000) met en scène...Virginia Woolf et Vita Sackville West, et fait d’Orlando, le personnage androgyne crée par Woolf dans le roman du même nom et inspiré de Vita, un personnage à part entière, qui sert même d’entremetteur amoureux entre les deux femmes.
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Privilege de Corrina Hodgson (2004) cherche à s’éloigner des pièces traditionnelles sur la naissance du désir féminin, où pudeur et victimisation sont trop souvent de rigueur :
A young woman saying, « I’m horny [= excitée] », was uncceptable, but that same young woman saying, « I was raped [= violée] », became a voice that could not be argued with [… ].It is my hope that audiences recognize how ulltimately joyful a young woman’s experience of climbing into a bed with another woman is, and how tragically society can screw it all up (p. 470)
Et en effet, la pièce ne s’embarrasse pas trop des conventions, comme le montre cet extrait du dialogue entre les deux protagonistes, Nat et Ginny :
NAT- Show me.
GINNY- You wanna see my pubic hair ?
NAT- Uh-huh.
GINNY- Whatever.
NAT- I’ll show you mine.
GINNY- Okay sure.
NAT- You first.
GINNY- I don’t think so.
NAT- Yeah but you’re gonna like double cross me or something.
GINNY- I Won’t.
NAT – Same time
GINNY- Deal.
They undo their kilts and peek at one another.
GINNY – Yours is blonde.
NAT- Cuz [= because] my hair is.
GINNY (realizing)- Oh.
(p. 219-520)”
Et voici mes trois pièces chouchoutes:
Random acts de Diane Flacks (1997). On suit les aventures d’Antonella, en fauteuil roulant après un accident de bus. Autour d’elle gravitent différentes femmes, dans une pièce au féminisme affichée. A noter que tous les personnages sont joués sur scène par Diane Flacks, dans ce qu’on appelle en anglais « a monopolylogue » et qui est l’équivalent français d’une « monodie polyphonique » : une seule voix, traversée par d’autres voix parallèles.
Le personnage que j’ai trouvé le plus intéressant et le plus drôle est celui de Lisa, qui sort d’une rupture avec Lizzie et pète un câble parce que son ex-copine est maintenant en couple avec Margaret, une amie à elle supposée hétéro^^ :
Hello Margaret, it’s me Liza. […]. Yeah, hum, I was just wondering : I thought you were straight ! You’re supposed to be straight! I thought you were straight! Hello you’re straight! You said you were straight! You’re supposed to be straight! Don’t say you’re straight if you’re not STRAIGHT! I used to blame myself everytime I fell in love with a straight woman. But now I know! It’s a ruse! It’s a plot! To get your little lesbian lackey [= larbin]. “You’re such a good listener” Straight! “I’m so tense, could you give me a back rub [=me frictionner le dos]?” Straight! "I’ve never felt that way about a woman before it’s so weird.” Straight! “Could you help me move?” Straight! Straight! ( p. 416-417)
Growing up suites I and II/ ; Object/subject of desire de Shawna Dempsey et Lorri Millan (1989 et 1994). Les deux dramaturges sont en couple dans la vie réelle

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Les courtes pièces montrent l’évolution de la société canadienne, depuis l’intolérance des années 70, qui renvoie à l’enfance et à l’adolescence des auteures, et la libération érotique dans la vie réelle ET sur scène permise par la période contemporaine. On passe ainsi de:
I didn’t know the word lesbian
Lesbianism wasn’t very fashionable
In 1968, in Scarborough
Lessie, lesbo was a dirty word ( p. 49)
à :
I want you. On my face, dripping into my mouth, hair tickling up and down, yes...I want you. On the table, on the chair, on the floor, kneeling down beside the bed, I am fucking you with my face, my fists, my hands, my feet, again and again until you can’t cum [= come, jouir] any more. I want you (p. 59).
Enjoy! (et c’est là où vous regrettez de ne pas avoir le texte entier, dommage pour vous

)
Enfin
Swollen tongues de Kathleen Oliver ( 1998) est une parodie virtuose, en vers, des pièces shakespeariennes, qui place l’intrigue lesbienne au cœur d’un jeu incessant de travestissements et de révélations.
Catherine est attirée par Sonja mais elle vit dans un monde d’hommes : pour la séduire, elle décide donc de la courtiser grâce à des poèmes, sous le pseudonyme masculin de Sir Overripe. Dans le même temps, son frère Thomas, lui aussi sous le charme de Sonja, lui envoie également ses poèmes, aidé par son mentor Alex. Catherine révèle ensuite à Sonja sa véritable identité sexuelle, ce qui n’entraîne en rien le rejet de Sonja, tandis qu’on découvre qu’Alex est en réalité une femme. S’organise alors un concours de poésie, dans un lieu, « Women only land », dédié à la femme, et orné de fragments de poèmes de Sappho. Du coup, toujours dans l’optique de séduire Sonja, Thomas s’y présente face à sa sœur en étant déguisé…en femme, sous le nom d’Amanda.
Le personnage central est bien celui de Catherine et proclame son amour des femmes sans ambiguïté :
I’m a member of the twilight [=crépuscule] sex [...]
Please, Sappho ! Let your words my pen infuse !
Great lyricist of Lesbos, be my muse ! (p.178)
Voilà! Et maintenant, c’est interro surprise. Vous avez 7 heures :
« Ce qui caractérise ce théâtre, ce n’est pas la simple « monstration de lesbiennes » mais bien le processus de métamorphose par lequel l’héroïne lesbienne sort d’un espace dramaturgique hétéronormé »
Dans quelle mesure cette citation de la TRES CANON Arizona Robbins éclaire-t-elle votre lecture des œuvres au programme ?
Matériel autorisé : petits chocolats fourrés, déclarations enflammées, bouquets de roses blanches, vin de pays…