Free Love : Interview d’Ellen Page, l’interprète de Stacie Andree

actrice Ellen Page Freeheld interview

Interview accordée à Daniel D’Addario le 27 août 2015 pour le site Time.com

Est-ce que faire votre coming-out vous a permis de vous réapproprier votre jeu ?

À 100 %. Et encore plus que ça, non seulement je me suis réapproprié mon jeu, mais surtout je me suis réapproprié une vie authentique. La tristesse, le manque d’inspiration et de joie en général lésaient vraiment mon travail. Je ne me sentais pas motivée. J’étais juste déprimée. J’allais aux rendez-vous ou essayais de me pousser à faire des choses : c’était comme une petite flamme qui dansait à peine. Au moment où j’ai fait mon coming-out j’ai senti chaque cellule de mon corps se transformer. J’étais plus heureuse que ce que je n’aurais jamais pu imaginer. J’étais enthousiaste de vivre, motivée et inspirée. Je voulais en faire plus. Je voulais partir à l’aventure. La majeure partie des sentiments négatifs était partie.

Je crois, étant donné le niveau de succès dont vous avez profité depuis Juno, que les gens seront surpris d’entendre que vous étiez abattue.

Les gens sont toujours surpris. La grosse machine hollywoodienne crée cette fausse image du succès qui pousse les gens à tenter d’atteindre une chose qui n’est pas réelle. Un tapis rouge n’est pas réel. Ça fait partie – comme dans toute industrie – du lancement du produit et du besoin de le promouvoir. C’est en ça que consiste la remise des Oscars. Les gens travaillent, c’est du commerce, vous vous faites coiffer, maquiller, vous y aller et promouvez le projet sur lequel vous travaillez. Et ça représente une grosse partie de notre travail, que je suis toujours heureuse de faire. Mais dans l’ensemble, que les gens soient gays et dans le placard ou en conflit, ou trans et en conflit, ou juste humains avec des soucis, cela ne se reflètera pas à la caméra.

Que diriez-vous aux personnes qui ne sont pas trop enclines à voir ou s’investir émotionnellement avec Free Love compte tenu du fait que beaucoup voient la lutte pour les droits homosexuels comme effectivement terminée avec la décision de la Cour Suprême de faire du mariage pour tous une législation nationale ?

C’est de l’absurdité pure et simple. Mais concernant la décision sur le mariage gay, on en ressent maintenant le contrecoup. La rhétorique anti-gay de la droite se transforme en « les homos sont intolérants envers nous parce qu’ils ne nous laissent pas exprimer librement notre religion ». La religion a toujours été utilisée pour de faire belles choses et aussi pour justifier les discriminations, que ce soit de genre, de race, de sexualité ou que sais-je encore. Personnellement, je suis athée, donc je ne tolère pas ça. Ce sera donc mon prochain objectif.

Mais dans ce film ce que j’aime, concernant la rencontre du politique et du personnel, c’est qu’il explore cela à plusieurs niveaux. Tout d’abord il vous dit de ne pas traiter les gens comme des citoyens de seconde zone. S’il vous plait, ne dévalorisez pas notre amour. Ne nous faites pas faire des concessions sur la façon dont nous partageons notre amour avec une autre personne. C’est ce que vous faites lorsque vous dites que nous ne pouvons pas nous marier comme le peuvent les personnes hétérosexuelles. S’il vous plait, ne me balancez pas toute cette rhétorique religieuse. Je m’en fiche vraiment. Vous nous dévaluez complètement en tant que personne.

Ensuite, parce que Laurel et Stacie font partie de la classe moyenne, le film pointe du doigt toutes ces choses vraies, importantes et logistiques que l’inégalité crée alors que ces deux femmes essaient juste de vivre leur vie et d’obtenir ce qu’elles méritent en tant que personnes. J’espère que ces deux points combinés instruiront les gens.

Est-ce difficile de faire un film qui a autant à dire politiquement, mais qui doit aussi rester intéressant, engagé et divertissant ?

Je ne me fais pas de souci pour ça. Je n’ai pas ça en tête. Je suppose que je pars du principe qu’il y a des gens qui ne viendront simplement pas voir le film. Et j’espère que certaines personnes qui ne le comprennent pas complètement – le genre de personnes homophobes qui ne se pense pas homophobes, mais qui est du genre à dire « Je vous respecte, mais ne faites pas ça sous mon nez ! » – j’espère que cela aidera ces personnes à voir les choses différemment. Certaines personnes ne se déplaceront probablement même pas jusqu’au cinéma, mais avec un peu de chance, à un moment de leur vie, quelque chose les aidera à voir les choses différemment.

De bien des façons, ce film donne l’impression qu’il se déroule dans un passé lointain. Le public sera peut-être surpris de voir que tout ce dédain et cette cruauté étaient langage courant jusque très récemment encore.

Ça existe encore partout. Je ne crois pas qu’un seul des candidats à la présidentielle du parti républicain n’ait parlé à un militant des droits LGBT. Il y a énormément d’endroits que l’on considère pourtant comme des refuges pour homos ou des sanctuaires gays où vous n’êtes pas nécessairement à l’aise d’exister tel que vous êtes ou de passer votre adolescence tel que vous êtes. C’est ce qui me fend réellement le cœur : la honte et la toxicité qui existent chez les gens. Que certaines des personnes les plus homophobes, que les homophobes les plus violents soient probablement juste homos eux aussi. Cela va clairement nécessiter une prise de conscience sociétale massive, ce qui risque de prendre du temps.

En quoi être canadienne affecte votre vision des choses ? Là-bas, le mariage entre personnes de même sexe est légal depuis 2005, l’année où la plus grande partie de la bataille juridique dépeinte dans Free Love prend place.

Ça l’affecte sûrement parce que c’est devenu légal au Canada lorsque j’avais 17 ans. Ne mélangeons pas tout, le Canada a beaucoup de problèmes et beaucoup de problèmes similaires aux États-Unis en ce qui concerne le racisme et la façon de traiter les Amérindiens. J’ai fait ma terminale dans un lycée bouddhiste et quelque part tout le monde était queer. La blague récurrente était que c’était là qu’allaient tous les enfants d’Halifax pour faire leur coming-out. Mais, dans l’ensemble, Halifax a fait beaucoup de chemin depuis le temps où j’étais au lycée. La différence que je ressens au Canada est que la religion y est moins intense. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas beaucoup de croyants – peu importe la religion – au Canada, mais les discours influençant les politiques, les lois et les droits humains ne sont tout simplement pas les mêmes. Pour moi, c’est là qu’est la différence.

Les objections religieuses aux droits des gays sont délicates parce qu’elles ne relèvent pas une simple opinion, comme un avis sur les impôts, où un terrain d’entente peut être trouvé. Les objections aux droits des gays prennent racine bien plus profondément.

Beaucoup de personnes religieuses ont évolué et changé. Lorsque vous lisez la Bible, dans certains versets de l’Ancien et du Nouveau Testament, certaines choses qu’ils disent sur l’esclavage sont dingues ! Et bien entendu, ça a été utilisé pour justifier des choses dépassant l’entendement. Il y a eu une vraie et profonde évolution sur ces points-là. Et beaucoup de croyants qui pensaient que les homos étaient des pécheurs, qu’ils iraient directement en Enfer, blablabla, ont complètement changé de point de vue. Certains d’entre eux sont maintenant utilisés comme porte-parole pour cela alors d’autres sont exclus de leur église.

Le truc délicat avec la religion c’est que vous ne pouvez pas discuter. La discussion est juste impossible. Personnellement, ce qu’ils disent ne me touche pas : ça rentre par une oreille et ressort par l’autre. Mais lorsque vous pensez aux jeunes à qui lesdites personnes ou leurs parents font la morale et qu’ils y croient alors qu’ils sont homos, trans ou que sais-je encore, et bien, sachez qu’ils vivront des moments vraiment très éprouvants. Et c’est ça qui est si triste. Que l’on injecte autant de honte dans votre corps et esprit. Se faire potentiellement rejeter de chez soi. Se retrouver potentiellement sans-abri et que chaque nuit vous risquiez votre vie. C’est pour ça que je ne supporte pas les arguments religieux. Je ne comprends pas comment l’on peut faire partie d’une religion où la liberté de culte et la liberté des pratiques religieuses sont basées sur un traitement inégal des autres. Je ne comprends pas. Vraiment.

Le truc difficile c’est que souvent – il y a beaucoup de croyants qui ne sont pas comme ça, mais pour ceux qui le sont – c’est tellement dur de tenir une conversation. Enfin, vous pouvez. Tout le monde est très poli, comme d’habitude. Mais ils vous disent que ce que vous êtes est mal et qu’à un moment vous rencontrerez Dieu et que vous vous trouverez un homme. Alors je réponds, « Hum, ça n’arrivera pas. Mais profitez bien du Paradis, moi, je vais en Enfer ».

Interview Originale sur le site Time.com

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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