Lesbiennes, peinture et fidélité

On sait que le 15 octobre 1889, sous prétexte de servir d’interprète à un marchand de chevaux américain, M. Arbuckle, avec qui Rosa Bonheur était en tractation pour disposer de modèles de chevaux à peindre, Anna Klumpke rencontre celle qu’elle admire. Après les tractations commerciales, suit un déjeuner et Rosa Bonheur propose de faire visiter à ses deux invités son atelier et ses dernières œuvres. Il semble, d’après la biographie qu’Anna écrivit en 1908 sur Rosa Bonheur, que celle-ci connaissait le travail d’artiste d’Anna. Elle avait été exposée au Salon en 1884, puis régulièrement par la suite. Rosa Bonheur prêtait attention aux œuvres féminines et considérait que le talent des femmes artistes était sous-évalué. Il semble aussi, à ce qu’en dit Anna, qu’elle admirait la plus grande liberté des femmes américaines. Cette première entrevue fut suivie d’autres : le marchand de chevaux avait promis des photographies de « cowboys » et Rosa une étude du cheval de M. Arbuckle. Anna servit à chaque fois de traductrice.

En 1891, tandis qu’Anna doit se rendre à Boston, elle décide d’envoyer une lettre à Rosa Bonheur pour l’informer de son départ. Rosa invite alors Anna à venir lui rendre une dernière visite en compagnie de sa mère, au château de By. Rosa offre deux toiles à Anna pour qu’elle garde un souvenir d’elle aux États-Unis. Elle y ajoute de nombreuses gravures et esquisses, une brassée de roses et un panier de grappes de raisin de Thomery. Elle donne enfin une photographie d’elle dédicacée et en échange, en demande une d’Anna.

Anna part aux États-Unis, mais les deux femmes ne cessent de correspondre. Elle revient en France en 1895 et retourne à l’Académie Julian à Paris. Elle revoit Rosa en 1896. C’est à ce moment là que Rosa offre à Anna de venir vivre au château de By. L’arrangement initial était de peindre ensemble en profitant de l’atelier de Rosa, Anna pouvant vivre dans le voisinage. Anna n’y était pas prête. Elle retourna donc quelques temps à Paris, puis aux États-Unis. En 1898, Anna imagine cependant un moyen de revoir Rosa : elle lui propose de faire son portrait. Rosa accepte après de très longs mois sans donner signe de vie. Anna vient donc s’installer chez Rosa, au château de By au mois de juin 1898. C’est ainsi que commença vraiment l’histoire de leur amour. Rosa fait sa déclaration d’amour à Anna, puis écrit à la mère de celle-ci pour lui assurer qu’elle prendra soin de l’avenir économique de sa fille. Ainsi contractent-elles une sorte de mariage moderne qui mêle amour, fidélité et aspects économiques et financiers. Rosa tombe donc à nouveau amoureuse comme une jeune fille à l’âge de 66 ans. Anna resta au château de By jusqu’à la mort de Rosa Bonheur, en 1899. Elle devint sa légataire universelle et sa biographe, c’est-à-dire la détentrice de son souvenir et de sa postérité d’une certaine manière.

Academie Julian

Louise Catherine Breslau (1856-1927) ou 40 ans d’amour

Cette artiste est née à Munich en Allemagne mais a vécu son enfance en Suisse et sa vie adulte en France (même si elle demanda la nationalité suisse qu’elle obtint en 1892). Elle grandit dans une famille bourgeoise très riche. Asthmatique, souvent confinée dans son lit, elle apprend à dessiner pour passer le temps. À la mort, précoce, de son père, un grand chirurgien obstétricien et gynécologue, elle est envoyée dans un couvent pour jeunes filles de bonne famille près du lac de Constance. Elle y développe ses talents artistiques. Elle prend même des cours de dessin particuliers auprès d’un artiste suisse. Mais la carrière d’artiste est très mal vue dans les familles bourgeoises : décadence pour les fils, elle est carrément impensable pour les filles.

Louise obtient cependant de venir à Paris pour y prendre des cours à l’Académie Julian, dès 1875 (le cours pour femmes n’existe pas encore). Elle a 20 ans. Louise fit sans doute valoir qu’à Paris, elle pourrait gagner de l’argent. Sa famille, depuis la mort du père, vivait dans le dénuement. À Paris, elle se fait immédiatement remarquer pour ses talents de portraitiste : son dessin est précis, elle est bonne coloriste.

Academie Julian

Elle débute au Salon de Paris, puis ouvre un atelier et présente régulièrement des toiles au Salon où elle remporte de nombreuses médailles et prix. Elle obtient donc l’indépendance financière qu’elle est venue chercher à Paris.

Academie Julian

C’est à l’Académie Julian qu’elle rencontra Madeleine Zillhardt, son amie, sa confidente, sa muse, puis sa compagne pendant près de 40 ans. Il semble que le point de départ de la rencontre soit là encore une demande de portrait : en 1884, Madeleine Zillhardt demande à Louise, qui a déjà une réputation d’artiste, de faire son portrait. La sœur de Madeleine, Jenny, est une élève du cours Julian qui connaît Louise (sa présence est attestée dans les mêmes cours que Louise en 1877).

Academie Julian

Un lien très fort semble se créer, mais cela n’empêche pas Louise de vivre une brève liaison avec un sculpteur (Jean Carriès) en 1886, la seule qu’on lui connaisse. L’échec de cette liaison, très rapide, était peut-être programmé : peu après, Louise choisit de partager sa vie avec Madeleine. Les deux femmes s’installent ensemble dans une petite maison de la banlieue parisienne qui leur sert également d’atelier, à Neuilly-sur-Seine. Les commandes affluent jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Après 1918, les commandes diminuent et Louise est peu à peu oubliée. Son art est aux antipodes des avant-gardes de l’après-guerre.

Academie Julian

Academie Julian

Louise meurt à la suite d’une opération en 1927, à l’âge de 71 ans. Sa compagne publie en 1932 un livre de souvenirs qui permet de connaître encore Louise-Catherine Breslau.

L’Académie Julian n’est pas « un repaire de lesbiennes » : il y eut quelques artistes femmes qui s’y rencontrèrent et d’autres qui vinrent y gagner une autonomie financière, un renom artistique et une position sociale. En y songeant cependant, ce lieu apparaît comme un espace de liberté incroyable (même s’il faudrait très largement le relativiser) pour les femmes du XIXe siècle d’où qu’elles viennent.

Les artistes évoquées étaient des femmes qui désiraient leur indépendance financière, qui ont vécu ensemble, qui ont réfléchi à leur avenir après le décès de l’autre. Elles se sont fait accepter sans grande difficulté, sans doute grâce à leur discrétion. Ceci explique que l’on ne sache pas grand-chose de ces vies d’amour partagé. Elles ont dû inventer une forme d’union libre, fondée sur la fidélité et le contrat (devant le notaire).

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