Mademoiselle de Murat, une victime de l’homophobie à la cour de Louis XIV ?

En 1694, une première affaire la place dans l’œil du cyclone : on la soupçonne d’être l’auteure d’une satire cruelle de Versailles qui ridiculise Mme de Maintenon. À compter de cette date, Julie devient persona non grata à la Cour. Son isolement croît. Sa situation financière s’aggrave. Certes, à partir de 1696, les romans et les contes de fées qu’écrit Julie de Murat connaissent un grand succès et sont publiés, mais ses besoins de fille de la grande noblesse ne sont pas satisfaits. Julie aime le jeu, les parties fines, la vie de plaisirs. Sa réputation en pâtit au point d’inquiéter quelques proches qui sollicitent la police du roi de France, protecteur des familles. À partir de 1698 et pendant 4 ans, Julie est espionnée par les « mouches » du lieutenant général de police, René d’Argenson. Les rapports s’intéressent aux relations de Julie et à sa vie privée. Ils l’accusent de libertinage et de lesbianisme. Julie entretiendrait ainsi une liaison avec Mme de Nantiat qu’elle loge chez elle. Les rapports dressent le portrait d’une hystérique invivable : elle ferait d’incessantes soirées chez elle qui ne se termineraient que fort tard (ce qui lui vaut des accusations de tapage nocturne), pisserait par les fenêtres sans considération pour la pudeur, outragerait les bonnes mœurs en se conduisant de manière infâme devant ses domestiques. En 1699, ses difficultés financières s’aggravent : elle vend ses terres et son château de Castelnau. Les rapports montrent une femme qui fait appel aux prêteurs sur gage et qui compromet son titre. Sa déchéance menace son nom et celui de son fils, César. En 1701, elle est à nouveau enceinte d’un homme qui n’est pas son mari. Le scandale est achevé.

Une telle déchéance par rapport à la conduite qu’on doit attendre d’une dame de grande et haute naissance provoque la réaction du ministre Pontchartrain qui fait arrêter Julie par lettre de cachet. En 1702, Julie doit quitter Paris et surtout s’éloigner de Versailles. C’est le temps de la disgrâce. Une vie d’exil intérieur commence : Julie, qui est alors âgée de 31 ans, est enfermée dans le château de Loches. La comtesse n’est pas libre de ses mouvements, même si elle n’est pas réduite au cachot. Elle tente par tous les moyens (fausse lettre imitant l’écriture de son mari et demandant sa libération, travestissement en homme) pour fuir, sans succès. Pour prévenir toute nouvelle tentative, Julie est transférée de prison en prison entre 1706 et 1709. Ce n’est qu’en 1710 qu’elle est rendue à une liberté conditionnelle chez sa tante qui vit dans le Limousin.

Lorsqu’elle meurt le 29 septembre 1716 au château de la Buzardière (du Maine), c’est une femme brisée que l’enfermement a rendue malade, qui a perdu ses enfants, ses terres.

Ce destin malheureux est finalement celui d’une « Précieuse » : une femme indépendante, qui aime le jeu, le plaisir, la paresse, qui est moderne dans ses goûts littéraires, qui badine avec l’amour mais qui n’a pas d’appui. Privée du soutien d’un père mort à ses deux ans, du soutien de frères (elle n’a que des sœurs dont une aînée, chanoinesse à Épinal) et surtout de celui d’un mari dans une société phallocrate gouvernée par un mâle dominant dont la puissance s’est mesurée au nombre de ses maîtresses avant que la crainte du Jugement Dernier n’en fasse un censeur (portrait inhabituel de Louis XIV), Julie a été réduite à l’impuissance.

Julie fut-elle seulement lesbienne ? Peut-être. Le plus intéressant est que les rapports de police cherchent à la diaboliser et que le lesbianisme est une pratique (plus qu’une identité) qui visiblement, inspire terreur et répulsion. D’Argenson y voit un attachement monstrueux. C’est au sommet de la dissolution des bonnes mœurs. Les rapports qu’il a rédigés entre 1698 et 1702 montrent que le lesbianisme n’était pas considéré comme une pratique acceptable dans les hautes sphères : il était plutôt perçu comme un ferment de dissolution des familles et comme un danger pour l’ordre social qui est aussi un ordre voulu par Dieu dans la société d’Ancien Régime. Il pouvait être puni par lettre de cachet par un Roi de France, protecteur des familles. Parler d’homophobie est abusif, dans la mesure où l’homosexualité au sens moderne du terme n’est pas née. Cependant, ce terme permet de mettre en avant la réprobation sociale qui entoure la réputation d’amour et de relations sexuelles avérées entre femmes.

Certains spécialistes se demandent si ces rapports ne sont pas des prétextes pour éloigner une femme qui s’était fait de puissants ennemis, notamment Mme de Maintenon, pour des raisons politiques, depuis 1694.

Aujourd’hui, ses textes sont redécouverts : 14 contes de fées achevés et 4 romans. Ses Mémoires sont un texte aux accents féministes. Elle pense ainsi convaincre le monde « que très souvent, il y a beaucoup plus de malheur que de dérèglement dans la conduite des femmes ».

Pour en savoir plus…

Source : Alain Mothu, « Les « impiétés domestiques » de Mme de Murat », L’Atelier du Centre de recherches historiques, 04 | 2009, [En ligne], mis en ligne le 21 août 2009.

La notice du SIEFAR : http://www.siefar.org/dictionnaire/fr/Henriette-Julie_de_Castelnau

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