Natalie Clifford Barney (1876-1972)

À peu près à la même époque, Natalie rencontre et courtise de nombreuses femmes de lettres ou artistes. Elle a ainsi des aventures avec Lucie Delarue

Natalie Clifford arney

mais surtout Colette.

Natalie Clifford arney

Sans doute, Colette a-t-elle une place particulière dans la vie sentimentale de Natalie. Mais Colette est une femme libérée qui partage le goût de Natalie pour les aventures. Elle vit ainsi une relation scandaleuse et publique avec Missy, sa partenaire de théâtre, une héritière, fille du duc de Morny (le bras droit de l’Empereur Napoléon III pendant la période du Second Empire), qui l’entretient et qui entretint également Liane de Pougy, le premier amour de Natalie. Par cette liaison, Colette s’éloigne des valeurs saphiques de Natalie en aimant des femmes qui se pensent comme des hommes. Enfin, elle s’éloigne aussi de Natalie en ce qu’elle n’est pas strictement lesbienne, mais bisexuelle : elle aime aussi les hommes, contrairement à Natalie qui n’eut apparemment aucune aventure masculine connue et qui idéalisait une société sans hommes.

En 1902, à la mort de son père, Natalie Clifford Barney hérite d’une fortune industrielle considérable qui en fait une femme très en vue à Paris. Ses soirées données à Neuilly-sur-Seine, ses écrits et sa vie défraient la chronique, mais Natalie appartient à une minorité intouchable des femmes étrangères appartenant à l’élite financière. Sa vie ne reflète en rien la vie anonyme des autres femmes qui à Paris en aiment d’autres.

En 1909-1910, elle s’installe au n°20 de la rue Jacob.

Natalie Clifford arney

En femme du XVIIIe ou du XIXe siècle (par sa formation littéraire), elle y crée un salon littéraire aristocratique et intellectuel qui se réunit le vendredi et qui accueille toutes les gloires littéraires du Paris de la Belle-Époque. Son salon peut être compromettant tant Natalie affiche ouvertement son homosexualité : ainsi beaucoup d’écrivains femmes et lesbiennes tentèrent de dissimuler leur lien avec Natalie Barney (telle Djuna Barnes). On y voyait des scènes que beaucoup jugeaient choquantes : des dames habillées en homme avec des monocles, telle Radclyffe Hall, des femmes nues en muses poétiques d’inspiration à la fois antique et érotique. Ce « on » est toutefois un peu vague : seule une minorité restreinte, choisie et triée sur le volet de femmes riches, belles et célèbres pouvait assister aux soirées du « Temple de l’Amitié » à la gloire de Sapho de Mytilène.

Le lesbianisme de Natalie Barney est à la fois conscient, construit intellectuellement en référence à Sapho dont les textes sont redécouverts au XIXe siècle, et vécu avec une liberté totale et surtout sans honte : dans un siècle qui théorise l’homosexualité comme une sexualité déviante et perverse, elle affiche une sexualité élitiste proche du marivaudage. Elle refuse aussi les combats des lesbiennes qui, dans les années 1920, jouent la provocation et se masculinisent : elle a toujours gardé les cheveux longs, pose volontiers dans des tenues d’une extrême sophistication de féminité aristocratique et déclare voyager « aussi mal qu’un panier de framboises ». Ses conquêtes à partir des années 1910 l’éloignent de plus en plus du monde des « garçonnes » et elle s’enferme dans une mythologie saphique dont elle ne sortira pas.

Au niveau littéraire et artistique, son influence fut sans doute beaucoup moins importante que l’action du couple formé par Sylvia Beach et Adrienne Lemonnier, mais elle contribua à la visibilité de l’émulation littéraire du Paris de la Belle Époque.

Dans les années 1910, elle se prend de passion pour Élisabeth de Gramont, une héritière mariée à un héritier (un Clermont-Tonnerre) qui divorce pour vivre sa relation avec Natalie. Un contrat de mariage est même rédigé entre les deux femmes en 1918. Mais Natalie n’est pas davantage fidèle à sa « femme ». Depuis 1914, elle vit une autre passion avec une Américaine à Paris : l’artiste peintre Romaine Brooks. Ce fut sa plus longue liaison, qui dura jusqu’en 1937, et se transforma en amitié après guerre.

Natalie Clifford arney

La Seconde Guerre Mondiale fait basculer le monde de Natalie qui, en femme mondaine et sans doute un peu vaine (des commentateurs disent qu’elle collectionna les gens plus qu’elle ne chercha à diffuser et à faire connaître la verve créatrice des années 20), semble avoir eu une attitude complaisante envers la montée du fascisme et de l’antisémitisme en Europe. Elle refusa de s’enrôler dans ce qu’elle appelait sarcastiquement la « brigade des ambulancières » et tint des réunions pacifiques en pleine guerre. Quand Paris fut occupée, elle se réfugia en Italie mais ne changea jamais d’avis.

Lesbienne ouvertement affichée, féministe notoire, soutien financier des œuvres littéraires et artistiques de femmes, elle ne prolongea pas son militantisme sur le terrain politique : elle ne voyait pas l’intérêt de demander le droit de vote (qui ne fut accordé qu’après la Seconde Guerre Mondiale) ou la possibilité de travailler et d’être salariée avec son propre compte.

Son salon fut rouvert dans les années 1950, mais l’heure n’était plus aussi favorable aux orgies de la riche héritière. Jamais Natalie Barney ne s’assagit pour autant : elle continua à avoir des aventures qui se chevauchèrent. Elle mourut à Paris en 1972 et elle est enterrée en France, au cimetière de Passy.

Les références à Natalie Clifford Barney témoignent à la fois de l’intérêt qu’elle a suscité en tant que lesbienne affichée, en tant que séductrice de femmes de talent, en tant que maîtresse d’un salon mythique à Paris dans l’entre-deux-guerres, mais bien peu en font un portrait sympathique jusqu’au bout :

Jean Chalon, Portrait d’une séductrice, Paris, Stock, 1976. C’est son biographe.

Andrea Weiss, Paris était une femme, Anatolia éditions, 1996 (en français).

Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris. 1919-1939, Seuil, L’Univers historique, 2000.

Qu’en retenir ? Qu’elle eut un rôle important, avec d’autres, dans l’affirmation d’une identité lesbienne spécifique dans l’entre-deux-guerres et que son souhait était de normaliser et d’intégrer les lesbiennes à la société de son temps. Elle participa aussi aux premiers débats entre lesbiennes « femmes » et lesbiennes « garçonnes » ou butch (terme des années 1950). Son statut social lui permit de vivre une vie sexuelle libre sans réelles contraintes.

Répondre