La Secte des Anandrynes

Venons maintenant au contenu de cette secte d’après Mairobert. Son texte peut être consulté en intégralité et en trois parties en ligne :

Partie 1Partie 2Partie 3

La secte est d’abord présentée par le récit rapporté d’une jeune personne, originaire du village de Villiers-le-Bel (en région parisienne) et qui se présente elle-même comme une coquette, lascive, exhibitionniste, qui aime à se masturber et que sa mère surprend dans cette activité un jour de sa quinzième année. Elle quitte alors le domicile familial pour se rendre dans la maison de campagne de Villiers-le-Bel de Mme Gourdan. Mme Gourdan la détourne ainsi et l’emmène à Paris. Elle passe une première nuit chez un garde du corps dans le faubourg Saint-Laurent où pendant son sommeil, elle est inspectée intimement par une duègne au service de Mme Gourdan, l’entremetteuse :

« Vous avez trouvé un Pérou dans cette enfant. Elle est pucelle, sur mon honneur, si elle n’est pas vierge, mais elle a un clitoris diabolique. Elle sera plus propre aux femmes qu’aux hommes. Nos tribades renommées doivent vous payer cette acquisition au poids de l’or ».

Cette insistance anatomique sur le clitoris des lesbiennes est classique depuis le XVIIe siècle. D’après Marie-Jo Bonnet, le discours médical sur le clitoris est en place en France depuis les écrits de Bartholin fils. Pour faire vite, ces médecins assurent que les « tribades » auraient une pathologie du clitoris ou du vagin. Bartholin avait découvert des glandes situées au niveau du tiers postérieur des grandes lèvres et dont les sécrétions filantes, incolores et lubrifiantes (la cyprine) facilitent la pénétration du pénis lors des rapports sexuels. Or, chez les tribades, c’est-à-dire les frotteuses, ces glandes subiraient un dérèglement. On observerait aussi un état congestif, c’est-à-dire un gonflement des organes génitaux des lesbiennes et notamment un clitoris surdimensionné et très érectile qui trahirait soit l’onanisme (la masturbation) ou le saphisme (les relations sexuelles entre femmes).

Mme Gourdan, en entremetteuse, contacte alors Mme de Furiel dans le récit rapporté de Mairobert. Mme de Fleury est ainsi mise en cause dans un réseau de prostitution et le pseudonyme assez transparent ne pouvait faire écran. La jeune campagnarde est alors amenée dans un pavillon de la région parisienne, appartenant à Mme de Furiel. On retrouve ici le système libertin des « petites maisons » dont parle très bien le marquis de Sade et les écrivains libertins de l’époque. En dehors du champ d’enquête de la police parisienne, les menées libertines y sont plus tranquilles. Le lecteur de l’époque fait ici le rapprochement avec l’affaire de Mme Gourdan dont le nom n’a pas été modifié.

La scène suivante est un lieu commun de la littérature érotique et exotique à la fois : la jeune fille est préparée pour la rencontre et reçoit les soins d’un dentiste, puis de caméristes qui lui donnent un bain, s’occupent de sa manucure et pédicure, l’épilent soigneusement. Enfin, telle une femme de harem, on la pare des atours d’une « tribade » :

« On me passa une chemise faite dans le costume des tribades, c’est-à-dire ouverte par-devant et par-derrière depuis la ceinture jusqu’en bas, mais se croisant et s’arrêtant avec des cordons ; on me ceignit la gorge d’un corset souple et léger ; mon intime et le jupon de ma robe pratiqués comme la chemise prêtaient la même facilité. On termina par m’ajuster une polonaise d’un petit satin couleur de rose dans laquelle j’étais faite à peindre ».

Il s’agit encore une fois d’un récit érotique classique de la littérature de libertinage et d’initiation sexuelle pour une jeune fille. Dans la suite du récit, la jeune pucelle fait la rencontre de sa bienfaitrice inconnue :

« Je vis une femme de trente à trente-deux ans, brune de peau, haute en couleurs, ayant de beaux yeux, les sourcils très noirs, la gorge superbe, en embonpoint, et offrant quelque chose d’hommasse dans toute sa personne. Dès qu’on m’annonça, elle lança sur moi des regards passionnés et s’écria : “Mais on ne m’en a pas encore dit assez : elle est céleste !” Puis, radoucissant la voix : “Approchez, mon enfant, venez vous asseoir à côté de moi ».

Ce portrait de la tribade est conforme aux représentations sociales de l’époque concernant les lesbiennes : deux espèces étaient distinguées. Les vraies tribades pour les contemporains avaient une allure masculine et une voix forte, presque virile. Elles étaient des séductrices actives, en toute puissance. Elles recherchaient des « succubes », c’est-à-dire des jeunes femmes fragiles, féminines, à séduire. Celles-là étaient en quelque sorte des fausses « tribades » : elles se laissaient tromper par la virilité apparente de leur partenaire et se méprenaient sur leurs désirs, mais pouvaient à tout moment retrouver le droit chemin. Dans le texte de Mairobert, la jeune campagnarde est une parfaite « succube » pour la tribade Mme de Furiel. Leur relation sexuelle qui suit immédiatement la présentation traduit la nymphomanie de ces femmes dont le plaisir est décrit comme une « fureur convulsive de plus d’une heure ». L’insistance sur la convulsion est une manière de dire que le clitoris est l’agent principal de la tribaderie qui est une pratique sexuelle de frottement des parties sexuelles.

Là où ce texte va plus loin est dans le fait qu’il décrit une société fermée de femmes initiées et embrigadées dans une sorte d’escadrons anti-hommes :

« Une tribade, me dit-elle, est une jeune pucelle qui, n’ayant eu aucun commerce avec l’homme, et convaincue de l’excellence de son sexe, trouve dans lui la vraie volupté, la volupté pure, s’y voue tout entière et renonce à l’autre sexe aussi perfide que séduisant. C’est encore une femme de tout âge qui, pour la propagation du genre humain, ayant rempli le vœu de la nature et de l’État, revient de son erreur, déteste, abjure les plaisirs grossiers et se livre à former des élèves à la déesse ».

La tribaderie est ainsi représentée comme une contre-société qui se détourne des vœux de la nature (or, nous sommes à l’époque des Lumières qui formule le principe des droits naturels de l’homme) et de l’État : c’est donc un crime contre la nature et contre la société. Mme de Furiel propose à la jeune Sapho (ainsi qu’elle la nomme lors de leur entrevue) une vie de femme entretenue, sans aucun homme. Elle devient sa protectrice et sa guide dans le grand monde.

L’entrée dans cette société copie les initiations des sociétés secrètes et notamment maçonniques, qui complotent contre l’État. La cérémonie d’initiation a ainsi lieu dans le temple de Vesta gardé par deux tribades. Y figurent les bustes de Sapho et du chevalier d’Éon. Au centre du temple se trouve un lit où reposent Mlle de Raucourt et sa compagne. Tout autour se trouvent les membres de la secte Anandryne :

« Toutes les tribades en place et dans leurs habits de cérémonie, c’est-à-dire les mères avec une lévite couleur de feu et une ceinture bleue, les novices en lévite blanche avec une ceinture couleur de rose, au reste, la tunique ou chemise et les jupons fendus et recouverts ».

La requérante doit subir des épreuves : un vote, un examen fouillé de sa beauté alors qu’elle est nue, et enfin, une fois acceptée par les membres, la prestation d’un serment dans la tenue de novice. Ce serment consiste au renoncement aux hommes et dans le silence sur les activités de la secte. La cérémonie se termine par un banquet et une orgie passée sous silence.

Pourquoi cette invention, car aucun autre témoignage, y compris policier, ne vient corroborer l’existence de la moindre secte Anandryne ?

 Une première explication est politique. La secte anandryne est d’abord décrit comme un groupe dirigé par l’actrice Françoise de Raucourt, une comédienne aux mœurs publiques et libres qui défraie la chronique et qui fait parler les libertins. À la même époque, une actrice londonienne semble avoir également été soupçonnée de mener « a lesbian cabal ».

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