Telle mère, telle fille ?

Annemarie trouve pourtant à poser ostensiblement avec ses conquêtes comme le montrent les clichés suivants, notamment avec Erika Mann ou la journaliste et reporter américaine Barbara Hamilton-Wright. Elle se sait très belle et aime être photographiée, regardée, admirée.

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Mais imposer ses choix à sa famille ne va pas de soi. Quand elle invite en 1930 Erika Mann à passer quelques jours avec elle à Bocken, les relations sont tendues avec sa mère qui se dispute très violemment avec Erika. Cette dernière reproche d’ailleurs à Annemarie de ne pas prendre partie et de ne pas choisir entre elles deux.

C’est sans doute en partie pour cette raison qu’Annemarie décide de prendre ses distances avec Bocken, avec la Suisse, avec sa mère et quoi de mieux que de mettre entre elles deux des milliers de kilomètres de distance !

En 1932, elle part à Berlin où elle découvre la goût d’écrire, la vie berlinoise de l’entre-deux-guerres et ses clubs lesbiens ainsi que la morphine qui lui apporte l’oubli de ses souffrances. En 1933, elle effectue un long voyage en Espagne avec son amante, la photographe (comme sa mère) Marianne Breslauer. Elle s’initie à la photographie qui devient sa passion (comme sa mère).

À son retour, elle apprend la victoire du parti nazi (le NSDAP) en Allemagne et la progression du parti du Front National en Suisse dont son oncle est très proche. Erika Mann, qui s’est refugiée en Suisse pour fuir les persécutions nazies, est au cœur de la tourmente : son cabaret, le « Moulin à poivre » est menacé d’interdiction et de fermeture. Annemarie publie un article qui est le premier signe de sa prise d’indépendance vis-à-vis de sa famille, mais elle ne peut se résoudre à la rupture. Cette indécision déçoit Erika qui en fait à nouveau le reproche à Annemarie qui commet peu de temps après sa première tentative de suicide. La pression familiale n’y était pas pour rien non plus.

Pour gagner en indépendance par rapport à sa riche famille qui l’entretient, elle accepte l’étrange proposition de mariage d’un ambassadeur français en Perse, Claude-Achille Clarac, qu’elle rencontre par hasard à Téhéran en 1935. Lui-même est homosexuel. Cette union n’a rien à voir avec le mariage traditionnellement arrangé de sa mère. Sur le cliché suivant, ils apparaissent comme étonnamment ressemblants. La pose est amicale et ne suggère aucune tension sensuelle entre eux.

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Ils n’auront aucun enfant ensemble et poursuivront leur vie sentimentale chacun de leur côté. Annemarie obtient toutefois la nationalité française et un passeport diplomatique qui lui permettent de voyager beaucoup plus librement que bien des femmes à son époque. Elle se rend ainsi aux États-Unis où les Mann ont désormais trouvé refuge (mais qui l’accueillent très mal) et parcourt également la Pologne en 1937, peu de temps avec l’invasion allemande. Ce qu’elle y voit la révolte. Car, contrairement à sa mère dont les idées sont pour le moins conservatrices, voire favorables à l’extrême-droite, Annemarie elle, est résolument une antifasciste de la première heure. Elle dénonce un monde finissant, celui de la vieille Europe, qui incarne le mal.

Les événements de la fin des années 1930 en Europe l’atteignent profondément et elle sombre dans plusieurs dépressions. Elle subit ainsi plusieurs cures de désintoxication à la morphine, payées par sa famille dans de luxueuses cliniques helvétiques. Les orages entre la mère et la fille sont de plus en plus violents. Ella Maillart pense pouvoir aider Annemarie à s’en sortir en lui proposant un long voyage périlleux dans le Kafiristan (le « pays des incroyants », situé en Afghanistan) en 1939. Annemarie accepte pour fuir la guerre, la dépendance à la drogue et les disputes familiales. (Captures 22, 23, 24).

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Le voyage pourtant sépare les deux femmes autant qu’il les rapproche. Tandis qu’Ella poursuit son périple ethnographique vers l’Inde où elle demeure pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale, Annemarie rentre en Europe où elle estime qu’est sa véritable place. Ella prévient Annemarie et lui conseille de ne pas rentrer voir sa mère, sauf si elle peut s’en détacher, car elle estime qu’elle est sa « pire ennemie », un « poison dangereux » pour elle. Elle lui raconte ainsi qu’au début de leur voyage en 1939, Renée lui avait téléphoné pour lui souhaiter « bonne chance » et la décharger de toute responsabilité en cas d’échec (à savoir la désintoxiquer de la morphine). Elle lui aurait alors dit : « laissez-la où vous voudrez : elle est malheureusement sans espoir ».

Malgré ces recommandations, Annemarie rentre à Zurich où elle tente de lutter à sa manière en écrivant des articles antifascistes et contre la neutralité suisse. Elle ne trouve pas d’éditeurs et est en porte à faux avec sa famille. Au même moment, Renée accroche des drapeaux nazis sur la propriété de Bocken. Lorsque Alfred Schwarzenbach meurt en novembre 1940, Annemarie -qui vit alors une liaison sulfureuse avec la riche héritière allemande Margot von Opel aux États-Unis- succombe à plusieurs crises d’une grande violence pour elle et ses proches. Son frère refuse de la faire entrer en cure, car le traitement est considéré comme trop coûteux pour une fille comme elle (70 000 francs suisses). Après avoir subi plusieurs internements en asile psychiatrique où elle a découvert le traitement par électrochocs, elle rentre au pays. Mais, pour épargner de la fatigue à sa mère, on lui demande de ne pas rester à Zurich. Rejetée par sa famille, réduite à l’isolement par sa mère, elle se réfugie dans les montagnes, à Sils où elle décède en novembre 1942 à la suite d’un stupide accident de bicyclette.

Après sa mort, sa mère et sa grand-mère ont tenté d’effacer toute trace de son journal intime et de sa correspondance. En vain. En 1945, à la fin de la Guerre, Emmy Krüger, la maîtresse de Renée la quitte brutalement, sans explication, pour une autre. La morale de cette histoire est complexe tout comme doit l’être toute réponse un peu sérieuse à l’étude de l’adage « telle mère, telle fille ». S’il est évident qu’une relation très forte a uni les deux femmes, qu’Annemarie a admiré sa mère, en a fait une sorte de modèle sur certains points, les différences sont tout aussi frappantes tant au niveau du vécu de l’homosexualité et de la vie quotidienne que du point de vue des positionnements politiques et moraux. Le miroir produit toujours une image inverse.

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Il est évident aussi qu’on ne peut réduire les choix d’Annemarie à une imitation ou à une opposition systématique aux choix de sa mère. C’est une femme moderne qui a pris son autonomie au prix d’une grande solitude et d’une grande souffrance comme beaucoup de jeunes femmes de sa génération.

Du côté de Renée, avoir une fille comme Annemarie ne lui a pas semblé une évidence. Elle a aimé sans la comprendre son androgynie, mais elle a cherché à éloigner toutes les femmes de sa fille afin de garder son influence intacte sur elle. Quand Annemarie s’est éloignée d’elle, elle a voulu l’isoler et la punir. Ce sont les réactions d’une mère abusive, castratrice comme peuvent l’être bien d’autres mères qui n’ont pas le même vécu.

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Pour en savoir plus :

Le portrait de Magali Lehane sur le site
– Le documentaire très réussi Une Suisse rebelle, Annemarie Schwarzenbach 1908-1942, par Carole Bonstein, 2002.
– Le film Voyage au Kafiristan centré sur le périple d’Ella Maillart et d’Annemarie Schwarzenbach en 1939.

En voici un aperçu dans la bande-annonce en anglais.

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