The Duke of Burgundy : Interview du réalisateur et scénariste, Peter Strickland

Peter Strickland - The Duke of Burgundy

Interview accordée à Stephen Saito le 20 janvier 2015 pour le site Moveablefest.com

C’est peut-être un raccourci facile, mais après avoir travaillé si en détail sur la bande-son de votre dernier film, Berberian Sound Studio, vous êtes-vous donné comme objectif d’explorer davantage l’aspect visuel avec The Duke of Burgundy ?

Oui, je crois que le son est vraiment passé au second plan dans ce film-ci. On en a pris soin, bien entendu, mais nous n’avons pas concentré tous nos efforts dessus. Dans Berberian Sound Studio, nous nous sommes vraiment éclatés avec le son, mais [là] nous avions l’impression que ça aurait été contre-productif. Ça aurait retenu l’attention, ça aurait été gratuit. Il y a deux-trois scènes qui justifient l’utilisation de son, notamment les moments d’anxiété et de frustration avec les papillons de nuit qui paniquent, mais globalement nous voulions installer une ambiance sonore assez stérile, assez sensuelle et tactile. Le gros de notre travail a consisté à enlever le son et donner de l’espace au film pour qu’il puisse respirer. Je ne voulais pas que les gens soient distraits par le son.

Visuellement il y a plus de choses parce qu’il y a davantage de lieux. Dans Berberian Sound Studio, il n’y avait qu’une seule pièce, en gros. On se rend compte de ça lorsque l’on commence à tourner sur le plateau. J’ai tendance à beaucoup aimer les zooms, en particulier les zooms lents, et certains de ces zooms ont une espèce de magnétisme en eux. Nick [Knowland, le caméraman] trouvait le meilleur moyen de transmettre cet envoûtement. Nick a beaucoup travaillé avec les miroirs, bien que nous ayons essayé de nous restreindre aux scènes où Evelyn est sous l’influence [de Cynthia]. C’est un code. Par exemple, lorsque le menuisier vient pour mesurer le lit et qu’Evelyn est excitée à l’idée que Cynthia la cadenasse au lit, ce qui n’arrive jamais bien sûr, il s’agit d’un code. Dès qu’Evelyn se sent excitée, nous avons essayé d’utiliser les miroirs pour transmettre cette intensité. Nick a mis un tube devant une lentille et a ajouté de petits accessoires pour qu’ils pointent directement vers un miroir. Parfois ils étaient de biais et pointaient vers un autre miroir pour que tout cela soit plus privé.

Après c’était juste du tâtonnement. On positionnait les actrices comme ci, comme ça. Au hasard, sur le plateau, on a découvert que l’on pouvait utiliser une machine qui floutait un peu l’image pour obtenir une image un peu adoucie et vieillie. Ce n’était pas inscrit dans le scénario. Nous nous sommes dit que si nous nous restreignions uniquement à ces scènes ça aurait l’air plus vrai.

Vous ne situez votre film ni dans le temps ni dans l’espace. Est-ce plus facile alors de créer des détails pour enrichir ce monde ?

C’est plus facile. Vous n’avez pas à vous soucier de la cohérence temporelle, de ce qui est en accord avec l’époque ou non. C’est assez rafraîchissant. C’est un cauchemar de tout le temps devoir se demander ce qui est authentique ou ce qui ne l’est pas. Selon moi, ce film pourrait se dérouler dans le futur lorsque le pétrole vient à manquer. Elles ne se déplacent qu’à vélo, alors ça pourrait aussi se passer n’importe quand depuis les années cinquante. Je voulais que ce film soit une histoire tout simplement, et beaucoup des histoires que je lisais étant enfant n’avaient pas réellement de lieu ou de date précis. Il faut juste se plonger dans l’histoire, oublier le lieu, le temps, le genre des personnages et leurs emplois. C’est absurde. Comment pourraient-elles se permettre ce genre de maison ? Elles ne font rien. Les Insectes sont leur passion mais ce n’est même pas leur travail. Elles lézardent toute la journée et font l’amour. C’est absurde, mais avec un peu de chance c’est tellement absurde que vous l’acceptez et vous vous concentrez sur leur relation.

En fait [de manière globale], c’est le film pour lequel la réalisation a été la plus décontractée. Mes deux derniers films étaient très difficiles à réaliser pour des raisons bien différentes et je m’étais mis en tête qu’il fallait souffrir pour réaliser quelque chose d’accepté par le public. J’avais vraiment peur que celui-là ne soit pas accepté, mais heureusement il l’a été. D’accord, je ne vais pas gagner d’Oscar, mais je suis content de la manière dont il est fait et ça me prouve à moi-même que je n’ai pas besoin de souffrir pour réaliser quelque chose. Je veux dire, de tous mes films, celui-là aurait dû être le pire niveau souffrances puisqu’il parle de masochisme et que le tournage était très exigeant : nous avons eu vingt-quatre jours pour tout faire. Mais heureusement, tout le monde y a mis de sa personne, nous avons eu beaucoup de chance.

Monica Swinn joue certes un petit rôle mais un rôle important dans le film. A-t-elle partagé de bonnes histoires du temps de sa collaboration avec Jess Franco ?

Tout à fait. Je ne peux pas vous les répéter mais c’était génial. Nous sommes allés diner et ce qu’elle racontait de [son temps avec Franco] était vraiment intéressant. Ils étaient un peu exclus, comme à l’écart de la société, à l’écart du cinéma. Le monde du cinéma ne les acceptait pas vraiment. Les films étaient presque un moyen de financer ce mode de vie et elle a dit que parfois elle jouait dans un film sans savoir que ce qu’elle tournait servirait aussi pour un autre film, elle était genre « Ah, je joue dans plus de films de Franco que ce que je croyais. » Il me semble qu’elle a joué dans vingt-trois des films de Jess Franco. Elle est vraiment adorable.

J’étais au courant de certaines des connexions qu’il a pu avoir… Je crois qu’à un moment donné Franco a travaillé avec Orson Welles et [Luis] Bunuel, mais je ne suis pas un spécialiste de Franco. Les vrais experts sont Pete Toombs [l’auteur de Immoral Tales] et Steven Thrower [l’auteur de Murderous Passions : The Cinema of Jesus Franco]. Je n’ai vu qu’une poignée de ses films. J’ai vraiment trouvé fascinante la période des années soixante-dix, époque où il était le plus prolifique. Je crois qu’il faisait alors sept films en une année. Je n’arrive tout simplement pas à me [l’imaginer]. Tout était encore plus lent à l’époque, ils utilisaient une Steenbeck [comme table de montage]. Je me souviens avoir utilisé une Steenbeck pour mon premier film : ça prend une éternité ce truc. Alors comment a-t-il fait tout ça ? Je n’en ai pas la moindre idée.

Aussi absurde que le film puisse paraitre, il contient également beaucoup de sincérité. Était-ce difficile d’obtenir ce ton-là ?

C’est dû à l’écriture, au travail fait avec les acteurs et au travail fait avec Matyas [Fekete], le monteur. Ce sont toutes ces choses, et surtout les répétitions, qui nous ont permis de trouver ce ton. Pour moi c’est un film très triste. Certes, il est irréaliste, mais avec un peu de chance, sentimentalement parlant, il est réaliste. Curieusement, je trouve que moins ce que vous faites est spécifique et réaliste, plus les gens acceptent les vérités véhiculées ; et je n’ai pas peur de sortir le film de la vraie vie. Tout ce que je peux demander c’est que le public se reconnaisse un peu dans le film, reconnaisse ses expériences ou celles de quelqu’un d’autre.

Avez-vous eu de bons retours ?

Oui, en effet. Bien évidemment, il y en a qui ont détesté, mais d’une manière générale, je ne pourrais pas demander mieux. C’est bizarre parce que personne ne croit un réalisateur lorsqu’il dit qu’il n’a aucune idée de la façon dont le film sera reçu par le public, mais c’est vrai. C’est toute la beauté de ce métier.

Lorsque vous réalisez un film, ayez la tête dans le guidon et concentrez-vous sur vos obsessions, moquez-vous des tendances, de ce que le public attend de vous ou de ce qu’il attend de vous en fonction de votre dernier film. Dès que vous anticipez les réactions du public, c’est désastreux. Il est difficile de faire abstraction de ces choses, mais il le faut. Plus vous réalisez de films, plus ça devient difficile. Un passif arrive avec tout travail. Les gens se font un avis sur vous et le problème c’est que si vous essayez de conforter cet avis alors vous vous souciez trop de ce qu’ils pensent et si vous essayez de chambouler cet avis, là aussi vous vous souciez trop de ce qu’ils pensent : quoi que vous fassiez, vous réagissez à ce qu’ils pensent. C’est toujours délicat. J’essaie de faire des films personnels, ils ne sont pas autobiographiques, mais j’essaie de faire des choses qui m’intéressent, je me concentre sur mon truc et je croise les doigts.

Interview Originale sur le site Moveablefest.com

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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