La Luciérnaga : Interview de la réalisatrice, scénariste et productrice Ana Maria Hermida

Ana Maria Hermida - La Luciérnaga

Interview accordée à Daniela Costa le 2 mars 2016 pour le site Afterellen.com

Nous vous avons récemment parlé d’un film qui deviendra probablement l’un des favoris des festivals LGBT de cette année : La Luciérnaga. Le film, qui nous montre juste à quel point la Colombie est un beau pays, traite de la mort soudaine du frère de l’héroïne, Lucia (Carolina Guerra) et du réconfort qu’elle trouve dans les bras de sa belle-sœur, Mariana (Olga Segura). Ce film est à la fois mignon et tragique, drôle et profond et réussit à nous livrer une histoire d’amour improbable avec une fin heureuse.

Nous avons discuté du film avec la réalisatrice, productrice et scénariste, Ana Maria Hermida et avons parlé, entre autres, de son rapport personnel à celui-ci, de la raison pour laquelle elle n’a pas centré son film sur l’angoisse d’être homo et de la raison pour laquelle elle aime les films « positifs ».

Attention : l’interview contient des spoilers.

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

Elle m’est venue d’une expérience personnelle. Mais, ce n’est pas un film biographique. J’avais un frère cadet avec qui je m’entendais très bien qui est mort dans un accident de voiture. C’était en décembre 2007. Cette expérience a totalement bouleversé ma vie. J’ai fait mon deuil vraiment très difficilement. J’étais extrêmement déprimée et je ne savais pas comment gérer la douleur que je ressentais. Puis, sa petite-amie de longue date que je connaissais depuis des années et qui était comme ma petite sœur m’a appelée. Je vivais à New York à l’époque. Elle m’a dit « Puis-je venir passer un peu de temps chez toi ? ». Je lui ai répondu « Bien sûr ». Le fait qu’elle vienne me rendre visite m’a donné du courage. Lorsqu’elle est arrivée et que j’ai vu qu’elle était dans un état pire que le mien, cela m’a rendue plus forte. J’ai été en mesure de l’aider et elle est restée avec moi pendant un mois. Je l’ai surprise à me regarder comme si elle se disait « Oh mon Dieu, tu es le portrait craché de ton frère ». J’ai pu constater qu’elle le voyait en moi. C’était très beau et intéressant. Cela n’avait rien de sexuel ou quoi. C’était juste que, je ne sais pas, cela m’a inspirée. Et puis je me suis dit « Oh mon Dieu, cela pourrait faire une superbe histoire d’amour entre deux femmes ». Elles n’ont pas nécessairement besoin d’être lesbiennes. Non pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal à cela, mais je voulais juste écrire une histoire d’amour qui parle d’amour et de circonstances.

Si je ne dis pas de bêtises, il n’y a pas beaucoup de films colombiens avec des histoires lesbiennes. Puisqu’il s’agit du premier long-métrage que vous avez écrit, produit et réalisé, n’aviez-vous pas peur de ne pas pouvoir le faire à cause de son contenu ?

Je n’ai jamais été vraiment inquiète à ce sujet. Je savais que j’allais le faire. Ma famille est très catholique, donc au fond de moi, j’ai toujours voulu faire un film pour ma famille, pour mes parents. Quelque chose qu’ils pourraient comprendre, même sans être d’accord ou sans aimer le sujet. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. Ils ont dit « Oh, waouh. C’est un film magnifique ». Au final, personne n’a porté de jugement. Je ne voulais pas faire un film où surtout ici en Colombie nous sommes un peu… Certains sujets sont encore un peu tabou. Je ne voulais pas faire un film moralisateur ou dire « Il faut que vous acceptiez ça. Il faut que vous fassiez ça », vous voyez ? Je voulais juste montrer une histoire d’amour que les gens pourraient comprendre, alors même qu’ils s’y opposaient. Donc je ne m’en suis jamais inquiétée. Je voulais vraiment que ce film se fasse et j’allais le faire sans tenir compte de ce que qui que ce soit aurait pu penser. Je m’en fichais.

Y a-t-il jamais une petite voix en vous qui vous a dit « N’en faisons pas une histoire lesbienne » ? Ou bien y avait-il quelque chose en vous qui voulait faire bouger les choses ?

Je ne m’en suis jamais soucié. Plus que de penser que j’écrivais une histoire lesbienne, je me disais « J’écris une histoire d’amour ». C’est tout. Et c’était mon objectif. Et je m’en fichais. L’amour est quelque chose de tellement universel et beau que mon cœur et mon esprit ne se souciaient de rien. En réalité, je me suis même dit que cela pourrait aider les autres à comprendre certaines différences.

Vous avez fait mention du catholicisme. La religion est présente dans ce film, mais ne condamne rien. Étant donné le contenu homosexuel du film, cela va peut-être surprendre quelques personnes de voir une église et un prêtre aussi présents dans ce long-métrage. Pourquoi avoir choisi d’inclure cela ?

Je voulais faire un film qui soit honnête vis-à-vis de moi, vis-à-vis de qui je suis et vis-à-vis de mes racines et de ma culture. La religion catholique occupe une grande partie de ma culture et de la culture colombienne de manière générale.

C’est vraiment rafraîchissant de voir que ces deux femmes ne paniquent quand elles découvrent ce qu’elles ressentent l’une pour l’autre, leur orientation sexuelle. Ça ne m’aurait pas surprise de les voir paniquer puisque, dans le film, Lucia est mariée à un homme et Mariana s’apprêtait à en épouser un. Alors, pourquoi ne pas avoir montré cet aspect-là dans le film ?

D’après moi et d’après la façon dont j’ai pensé ces personnages, elles ont besoin l’une de l’autre. Cela semble logique et naturel. Personne ne force quoi que ce soit. J’ai l’impression qu’elles sont constamment en train de se sauver l’une l’autre lors de ce deuil. Elles acceptent le fait de vouloir exprimer leur amour avec ce corps parce que c’est quelque chose qui semble bien. Personne ne se sent mal. C’est une façon de répondre aux besoins de l’autre. J’ai l’impression qu’aucune n’a vécu cela avant.

Elles accueillent cela à bras ouverts. Encore une fois, à l’origine de cela ne se trouve pas une envie sexuelle. À l’origine de cela il y a de l’amour. Il n’y a rien de mal à ça.

Le film n’ignore pas le fait que Mariana était complètement amoureuse d’Andres. Pour certains, le fait qu’elle puisse alors tomber amoureuse de Lucia aussi rapidement et aussi fortement est impossible. Que répondez-vous à cela ?

Son amour ne s’est pas envolé. Cet amour qu’elle avait pour Andres était profond et il est toujours là. Cela lui a juste ajouté de la profondeur. Cela l’a amélioré.

C’est comme ça que je vois l’amour. L’amour n’est pas quelque chose de noir ou blanc. Ce n’est pas quelque chose que vous pouvez résumer en une phrase : « Ça commence ici et ça se termine là ». C’est quelque chose de grand et qui nous lie à l’univers. Je crois que ce qu’il arrive à Mariana c’est qu’elle élargit ses horizons. Elle communie davantage avec l’univers. Elle est ouverte. Et Lucia fait partie de son univers.

Lucia et Mariana ne sont pas physiquement intimes avant la presque fin du film. Je dois avouer que je commençais à perdre espoir pour elles ! Qu’en est-il de ce choix ?

C’était une question de logique : j’ai senti que ça devait venir quand ça devait venir. Je n’ai jamais retardé ce moment intentionnellement. En réalité, dans le scénario, elles faisaient l’amour à la fin du film. Mais, nous avons fait du montage.

Je ne me suis jamais inquiétée du fait de réussir à captiver mon public. Mon but était de raconter une histoire crédible et naturelle. C’est ce moment qui me semblait le bon. Après qu’elles avaient appris à se connaître, boum !

Si quiconque avait une excuse pour faire une fin triste, c’était bien vous et votre film qui parle de la mort d’un frère et d’un fiancé. Tout d’abord, merci de ne pas l’avoir fait. Mais, pourquoi avoir décidé de choisir une fin heureuse ?

Je suis colombienne et nous avons une réputation : tout ce qui a un rapport avec la Colombie est généralement négatif. On m’a refusé des visas pour aller dans certains pays. On m’a fouillée dans les aéroports. Genre, sans sous-vêtements. Et tout ce qui parle de la Colombie de manière générale est — plus vraiment maintenant parce que ça a un peu changé — très négatif. Donc, lorsque j’ai décidé de devenir cinéaste, je me suis demandé « Quel genre d’histoires je veux raconter ? ». Certainement pas des histoires négatives.

Je savais qu’en tant que réalisatrice, scénariste et cinéaste je ne voulais pas que mes films aient cet impact. Parce que tout ce avec quoi j’ai grandi, tout ce que j’ai vu dans les médias — surtout sur moi et mon pays —, tout cela était négatif. J’ai donc fait l’effort conscient de raconter des histoires réalistes, crues, qui peuvent être dures et dramatiques, mais qui se finissent bien. Je veux montrer cela sous un bon jour. Je ne voulais pas non plus faire un film sur la pauvreté, sur les problèmes sociaux, médicaux ou sur les drogues. Vous savez, toutes ces conneries qui rapportent et pour lesquelles nous sommes connus. En tant que colombienne, je voulais faire un film avec une histoire d’amour et qu’il porte un regard positif sur cette histoire.

Interview Originale sur le site Afterellen.com

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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