Interview d’Arthur Vauthier, organisateur des premiers Kiss-In de France

Arthur Vauthier

Interview réalisée par Lindsay Gray le 23 Novembre 2009 pour le site Univers-L.com

Le concept

Les premiers kiss-in organisés aux Etats-Unis, ceux de Rome et de Paris en 2007… Est-ce cela qui vous a donné l’idée d’organiser des kiss-in en France ?

L’idée m’est venue tout à fait par hasard. J’en ai parlé autour de moi, on m’a soutenu et appris que des « kiss-in » avaient déjà eu lieu par le passé. Nous avons décidé d’utiliser l’efficacité du média Facebook pour réunir le plus de gens possible à ce happening, car il s’agit moins en effet, à la base, d’un mouvement militant à proprement parler que d’un symbole, à la fois beau et sans prétention.

Ces kiss-in avaient une connotation fortement militante (protester contre l’arrestation d’un couple gay pour bisoutage intempestif devant un monument public, contre l’homophobie en Afrique). Quel est, selon vous, l’objectif de vos kiss-in ? Augmenter la visibilité ? Lutter contre l’homophobie et les discriminations ? Le fun ? Tout ça à la fois ?

Notre mouvement visait dès le début à augmenter notre visibilité et à nous donner du courage tout en envoyant un message sympathique à la foule (dont nous faisons partie) : nous réclamons le droit de nous embrasser où nous le voulons, si nous le voulons, quand nous le voulons, sans subir les regards de mépris, la gêne, voire les insultes ou la violence d’autrui. Et ce quelle que soit notre orientation sexuelle. On voit trop de couples se dissimuler par honte, faire semblant d’être amis alors qu’ils voudraient se tenir la main, ou se faire la bise sur un quai de gare quand ils rêvent d’un baiser passionné pour se dire au revoir. Il ne s’agit pas de provocation, mais d’une piqûre de rappel : oui, nous sommes là, et oui, certains d’entre nous souffrent de cette discrimination, de cette homophobie latente.

Le premier kiss-in dont vous vous êtes occupé s’est déroulé en juin dernier à Paris… Mais en pratique, comment l’avez-vous organisé ? Entre amis ? Grâce à des contacts aux différentes associations LGBT de la ville ?

Deux amis ont été un véritable soutien pour organiser le premier kiss-in, et les suivants : Félix et Marie. Ils étaient là en juin pour notre premier kiss-in et nous l’avons porté ensemble, puis ils l’ont exporté dans leur ville respective, Nice et Dijon, en juillet et en septembre. Des sites tels que ceux de Yagg ou GayClic ont contribué à relayer l’info, mais, de manière générale, le bouche à oreille et Facebook ont été notre principal outil de communication.

L’expérience a été réitérée en septembre, dans plusieurs villes, cette fois-ci. Mais comment gérez-vous l’organisation dans tant de lieux à la fois ?

Quelle place occupent les « délégués kiss-in de chaque ville » ? Internet, notamment Facebook, le forum et le blog semblent occuper une place prépondérante au niveau de cette organisation. Pouvez-vous essayer de la définir ?

Encore une fois, c’est principalement sur Facebook que nous gérons l’ensemble des kiss-in. Nous avons délégué l’organisation dans les différentes villes de France (et du monde, pour la prochaine édition) à des volontaires motivés et courageux, qui se sont vite manifestés pour nous aider et importer le concept un peu partout. Cela nécessite une communication intensive, des échanges de mails permanents : nous nous accordons autant que possible sur un même état d’esprit vis à vis de ce mouvement : nous ne voulons pas qu’il s’agisse d’une festivité (comme l’est devenue la Gay Pride) ni d’une manifestation : ni slogans, ni pancartes, ni déguisements. Nous devons venir tels que nous sommes au quotidien, simplement et sans prétention, nous embrasser non pas devant la foule mais DANS la foule, et nous disperser ensuite. Bien entendu, des rencontres se font lors d’un tel évènement, et je suis prêt à parier que certain(e)s en ont connu de très heureuses ! Au passage, il existe aussi sur Facebook un groupe dédié aux célibataires pour trouver un partenaire en vue du kiss-in…

En ce qui concerne le 12 décembre, le kiss-in concernera 4 pays différents. Ici encore, l’organisation s’est-elle basée sur des candidatures spontanées via vos différents supports Internet, ou sur des connaissances motivées que vous aviez ?

Le kiss-in concernera peut-être plus de quatre pays le 12 décembre ! Pour l’instant, la France, la Belgique, la Suisse, le Canada et l’Australie ont répondu à l’appel, mais nous avons bon espoir que d’autres se joignent à nous d’ici là. Les «  candidatures «  des différents organisateurs se sont faites spontanément. Certains étaient déjà là pour le kiss-in de septembre, mais c’est une foule de volontaires qui est apparue en renfort, et ça, c’est une excellente chose. Ca prouve que l’on a tort de dire qu’à notre époque on ne sait plus défendre des idéaux. Il faut juste réinventer de nouvelles manière de se battre, ou en réactualiser certaines qui ont fait leurs preuves, en les adaptant à la technologie. Encore une fois (nous ne sommes pas sponsorisés par Facebook, mais j’avoue que je le cite souvent !), je doute que les choses auraient pris cette ampleur sans cet outil de communication et son extrême popularité.

En pratique

Comment sont choisis les lieux des kiss-in dans chaque ville ? Quelles doivent-être leurs caractéristiques ?

Les lieux choisis dans chaque ville pour accueillir les kiss-in doivent être, en province, des lieux de passage clé : souvent, c’est l’endroit de la ville où l’on est certain de voir le plus de monde, afin que la visibilité du mouvement soit la meilleure. A Paris, c’est un peu différent. Il existe des quartiers où s’embrasser n’est pas un problème. Ces endroits là n’ont donc aucun intêrêt à accueillir le kiss-in, et c’est pourquoi nous n’en organiserons jamais un dans le Marais ou sur le Parvis de l’Hôtel de Ville. En revanche, nous pouvons interroger la foule en allant là où nous n’oserions jamais nous embrasser en tant normal, comme à Châtelet en septembre. Mon rêve serait de nous voir nous embrasser dans des quartiers vraiment difficiles, tels que le nord de Paris, l’est, ou même des Gares. Et pourquoi pas dans des banlieues brûlantes ?

Les gens présents jouent-ils tous bien le jeu ?

Les gens ne jouent pas tous bien le jeu. Certains viennent et n’osent pas, ou se contentent de regarder. C’est dommage, mais compréhensible. Il faut une sacré dose de courage pour ça, et notre société est très hostile. Mais ça viendra, les gens comprendront tous tôt ou tard que, si nous nous embrassions tous, en dehors des kiss-in, quand nous le voulons et où nous le voulons, l’image de l’homosexualité serait moins taboue et l’homophobie en serait diminuée.

Sur les lieux, quelle est la réaction des personnes aux alentours ? Y a-t-il des opposants ? Un service de sécurité ? Ou tout se passe-t-il sans problème ?

A Châtelet, en septembre dernier, il y a eu des huées, mais aucune violence. Les insultes ont fusé, mais pour finir écrasées par les applaudissements après nos cinq minutes de baisers. Même si nous n’avons pas changé les mentalités, je pense que nous avons eu le mérite d’interroger les consciences. Nous avons envoyé un message : nous sommes là, nous n’apparaissons plus seulement lors de la Gay Pride, et nous avons décidé de nous embrasser là où nous le voulons, quand nous le voulons, que ça vous gêne ou non. Et nous aimerions que cela ne vous gêne pas, pas plus que vos baisers ne nous dérangent. Par ailleurs, si les mots « nous » et «  vous » pouvaient tomber, et si l’on pouvait prendre conscience que l’amour est le même, qu’il s’agisse de couples homosexuels ou hétérosexuels, le combat serait complètement gagné.

Avez-vous reçu des avis défavorables, concernant votre entreprise ? Des menaces ?  Des félicitations ?

Les félicitations ont été nombreuses, très nombreuses. A l’intention de tous ceux qui ont participé et relayé. Mais il y a aussi des détracteurs, et malheureusement au sein même de la « communauté » homosexuelle : ceux qui pensent que nous cherchons à provoquer et qui préfèreraient vivre cachés, ou dans l’indifférence. Ceux-là n’ont pas compris que ce qu’ils prônent doit être un choix, et non pas un choix par défaut. Nous nous battons pour que tous les gays puissent se dire : est-ce que je veux embrasser celui/celle que j’aime devant tout le monde, ou est-ce que je préfère garder ça pudiquement pour notre vie privée ? Il y a aussi ceux qui pensent que les kiss-in ne font rien avancer. Bien sûr, nous n’allons pas révolutionner le monde. Mais chaque pas en avant, même les plus petits, comptent.

Enfin, vos impressions

Quel est le point le plus positif, selon vous, en ce qui concerne les kiss-in ?

Le point le plus positif, à mes yeux, c’est la façon dont les kiss-in ont été relayés sur le net (jusqu’aux Etats-Unis et au Japon !). J’ai l’impression qu’à notre époque, quand on ouvre le journal, tout est noir, chez nous comme ailleurs, et que de telles vagues d’optimisme font du bien au moral. Nous en avons tous besoin.

Quelle est votre plus grande déception ?

Ma plus grande déception, c’est que dans la lutte contre l’homophobie nous ayons parfois à lutter contre des homosexuels. Ceux qui sont contre le mariage et la filiation pour les couples homo-parentaux, ceux qui sont contre le fait de se montrer au grand jour. J’ai peur que l’image que les médias et la culture populaire ont transmis à la population de l’homosexualité ne soit dangereusement erronée, et que certains homosexuels n’aient peur d’être assimilés à des folles éclectiques. Etre homo, ce n’est pas nécessairement être hors-norme, et être hétéro, ce n’est pas nécessairement être dans la norme. On peut vouloir se marier quand on est homo, et on peut ne pas le vouloir tout en étant hétéro. Chacun devrait avoir le choix, et tant que nous ne serons pas tous égaux devant la loi, notre capacité à aimer ou à fonder une famille sera infériorisée, l’homophobie latente continuera à imprégner la société, et toutes les mesures politiques visant à nous défendre ne seront qu’un vernis d’hypocrisie pour masquer le problème de fond. Dans quelques années, on repensera peut-être à ces aberrantes années au cours desquelles une partie de la population vivait sans avoir les mêmes droits que les autres, de la même manière que nous trouvons scandaleux que les femmes n’avaient pas le droit de vote il y a encore un siècle. Du moins, c’est ce que j’espère.

Combien comptez-vous en organiser encore ? A quelle fréquence ? Ne craignez-vous pas que l’organisation trop fréquente de kiss-in aboutisse à un phénomène d’essoufflement de l’évènement, et que la symbolique portée par chacune de ces réunions soit moins puissante, à force ?

Nous allons continuer à en organiser, un par saison je pense, donc tous les trois mois environ. Il n’est pas souhaitable, en effet, que le mouvement s’essouffle avec un trop grand nombre d’éditions. Si d’autres estiment en revanche qu’il faudrait en faire davantage, libre à eux de se saisir du mouvement ! A condition que chacun s’investisse dans une réflexion et envisagent l’action avec responsabilité. Il ne s’agit pas d’un mouvement à prendre à la légère, et l’image que nous donnons à la société est un élément capital : nous devons cesser de faire apparaître l’homosexualité comme un ensemble de clichés et nous montrer tels que nous sommes dans la vie de tous les jours. Nous sommes comme tout le monde, et nous sommes tous divers, comme le sont les hétérosexuels : il y a les excentriques et ceux qui le sont moins, et il y a ceux qui sont parfois excentriques et parfois moins… Le pire, c’est peut-être d’avoir à préciser tout ça, comme si ça n’était pas une évidence !

Arthur Vauthier

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