Une Histoire du Gode

Cette scène peinte sur un vase grec représente une prostituée devant un coffre de godemichets. Aristophane explique qu’à Milet, il y avait un artisanat du godemichet et que les femmes s’en servaient beaucoup. Notons que ces godemichets pouvaient aussi servir pour des hommes.

Chez les Romains et les civilisations de la mer Méditerranée, mêmes cultes du phallus comme l’atteste par exemple cet objet datant de l’époque d’apogée de l’empire romain. Lors des bacchanales, les fêtes en l’honneur du dieu du vin Bacchus, il y avait des cérémonies et des rituels autour de phallus sacrés.

Gode

De tels objets, parfois très petits, étaient conservés et exposés dans les maisons pour protéger la famille des mauvais esprits et des mauvais sorts. Ils étaient l’objet d’un culte de la fertilité en général : aussi bien celle de la terre, que celle des troupeaux ou celle de la famille et de la perpétuation du nom.

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Avec le christianisme qui se répand en Occident au Moyen Âge, la masturbation et le culte du phallus disparaissent très progressivement de l’espace public et religieux. Il semble que des phallus apparaissent encore sur les façades d’églises jusqu’au XIVe siècle, mais ils n’ont plus le même sens et sont associés au démoniaque. Après cette date, l’Église chasse ce qu’elle considère désormais comme des « superstitions » proches de la sorcellerie persistent, ce qui montre d’ailleurs le maintien de cultes de fertilité auprès de larges couches de la population. Les amulettes sont peu à peu remplacées par des reliques, des images saintes, des crucifix, mais elles ne disparaissent pas. Elles se cachent et les olisbos deviennent des objets privés et intimes qui perdent leur signification religieuse.

En fait, il semblerait même que ce soit l’Église qui invente le mot de « godemichet ». Plus exactement, c’est aux nonnes dans les couvents, qui s’adonnaient aux plaisirs solitaires, que l’on devrait ce mot. En effet, la légende rapporte qu’avant de se servir de tout objet pouvant faire office de pénis artificiel, elles entamaient un psaume commençant par « Gaude mihi Domine » qui veut dire en latin « réjouis-moi Seigneur ». À moins que ce ne soit une attaque à l’encontre des couvents de femmes et que le mot ne vienne tout simplement du latin et de son usage antique.

Le mot, qui a encore une orthographe flottante, est attesté au XVIe siècle. Brantôme en 1583 emploie le terme godemichi dans les Dames galantes. Ronsard parle de godmicy. Au XVIIe siècle, il existe des artisans spécialisés dans la fabrication de ces objets et un commerce qui ne concerne que les élites. Les godemichés sont alors en cuir, en ivoire, en os et peuvent être creux.

Globalement, les godemichets ne sont pas considérés comme des objets érotiques spécialement lesbiens. Au contraire. Ils sont condamnés par l’Église car ce sont des objets de péché qui éloignent les hommes et surtout les femmes, considérées comme particulièrement lubriques depuis Ève ou Lilith, de la vertu et de la foi. Ils sont parfois offerts par des maris à leurs épouses en leur absence pour éviter qu’elles n’aillent voir ailleurs et qu’elles leur soient infidèles. Il semblerait ainsi que de nombreuses femmes de marin aient reçus de leur époux ce bien curieux présent. Cela dit, la « ceinture de chasteté » était l’autre « objet » régulateur de la sexualité féminine débridée. Certains godemichés sont creux et peuvent être remplis d’eau chaude. La possibilité de mettre un liquide dans le godemichet serait une invention arabe utilisée dans les harems selon les Turcs. Globalement, les godemichés servent à tromper une abstinence sexuelle forcée ou un veuvage d’après d’autres témoignages encore (Fortini, écrivain siennois par exemple).

En Italie, les godemichets prennent le nom de « diletto », soit « plaisir », qui aurait donné en anglais le mot de « dildo » qui apparaît à la fin du XVIe et se généralise au XVIIIe siècle dans les milieux aristocratiques. L’objet devient de plus en plus raffiné et l’imprimerie répand une abondante littérature pornographique qui accorde une place non négligeable à cet objet, dont Sade est un excellent exemple.

En 1763, l’Arétin moderne, un grand libertin et pornographe, invente une Histoire du godemiché qu’on peut découvrir ici : http://www.eros-thanatos.com/Histoire-de-Godemiche.html

L’association entre le godemiché et la tribade n’est pas automatique mais il existe. L’association entre godemiché et dépucelage est plus commun dans la littérature érotique. Cet objet dit surtout la nymphomanie féminine, la lubricité de ce sexe. Vendu sous le manteau à Paris à l’époque des Lumières, il l’est en plein jour et à la vue de tous dans la boutique de Leicester Square de Mrs Philips à Londres. En France, à cette époque, il est souvent en gomme de couleur rouge et creux. Il peut contenir du lait chaud qui est évacué au moment de l’orgasme féminin.

Ce qui est frappant à partir du Moyen Âge est le fait que le godemichet devienne, dans les civilisations monothéistes, un objet privé, auto-érotique, caché associé à la prostitution et à la lubricité féminine. Il devient donc un objet de vice et de péché, puis un objet de libertinage et de libération du vieux carcan religieux.

Cela change à nouveau à l’époque contemporaine, pour d’autres raisons. La grande nouveauté du XIXe siècle est l’association entre le godemiché et la découverte de l’électricité, ce qui permettait de créer un vibromasseur. Le premier aurait été créé en 1869 par un Anglais, mais le réel inventeur du vibromasseur est le docteur Joseph Mortimer Granville en 1883. Il aurait voulu concevoir un percuteur destiné à soigner principalement les névralgies chez les hommes. Son usage fut ensuite élargi aux femmes, pour le traitement de l’hystérie. Il était chargé de masser les muscles du vagin et de l’utérus pour les détendre et éviter de douloureuses contractions.

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Il semble que l’usage médical soit vite tombé en désuétude tandis que les ventes privées de ce type d’invention décollaient.

Voici une carte postale du début du XXe siècle qui montre aussi le voyeurisme masculin associé à cet objet et à la sexualité féminine. On notera le cadre antiquisant.

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En 1900 apparaissent de premières réclames pour un usage privé et hygiénique du godemiché aux États-Unis. Il devint une sorte de cadeau de mariage et une garantie d’un foyer heureux tenu par des épouses comblées. De présent masculin, il devient un petit plaisir féminin innocent comme le suggèrent les premières réclames dans les magazines féminins (dès 1905). En 1918, cet objet entre dans les pages du catalogue de vente par correspondance du très sérieux Sears Roebuck.

Aujourd’hui, d’après les recherches d’une sexologue, seuls 7% des femmes déclarent utiliser un godemichet – principalement en Europe du Nord et aux États-Unis. Pourtant, jamais l’image et la représentation de ces objets n’ont été aussi fortes. Pour de nombreuses historiennes américaines et féministes (les seules qui se soient intéressées au sujet, soit dit en passant), la focalisation sur le godemichet dans l’Antiquité est avant tout le signe de l’impossibilité des hommes à se figurer l’accouplement entre femmes et le plaisir entre femmes sans usage d’un pénis. Elle donne une place centrale à la pénétration et à la répartition des rôles entre la pénétrante et la pénétrée. Évidemment, la femme qui porte le godemichet-ceinture est celle qui en se prenant pour un homme commet le délit le plus grave. C’est elle qui est forcément la lesbienne, et elle est assimilée à celle qui attaque, qui pénètre et qui viole en usurpant une identité sexuelle qui n’est pas la sienne. À ce titre, elle est donc déconsidérée. Ce n’est pas le cas de celle qui est pénétrée et qui joue son rôle de femme, même si elle se laisse tromper par excès de vice.

Le godemichet serait donc pour elles un signe de la misogynie, voire de la gynophobie antiques. Mais ce qui vaut pour cette période vaut-il pour les suivantes ? Le godemichet est-il une conquête féminine du plaisir ? Ou n’est-il qu’un artifice qui rassure finalement plus qu’il ne dérange ?

Dans la filmographie lesbienne, les scènes avec des godemichets ou des gode-ceintures sont assez rares. On peut penser outre le passage évoqué en début d’articles à une scène de la saison 5 de The L-Word entre Jenny et Nikki, dans une tente, en pleine forêt. La scène est filmée. C’est un moment épique. Il y a aussi dans la saison 4 l’achat d’un gode qui provoque des débats entre Dana et Alice. Dana a peur d’acheter un gode-ceinture, car elle craint qu’Alice, la bisexuelle, ne manque d’un pénis. La scène dans le magasin où sont exposés toute une série de godes de toutes les couleurs est mémorable, car elle est assez rare et très drôle.

Au total, cette petite incursion dans l’histoire du gode (en Occident) révèle plus de manques que de vrais savoirs. L’association entre cet objet et les lesbiennes n’est pas automatique. La question est surtout posée par la percée très forte de la culture pornographique dans notre culture. Et vous, qu’en pensez-vous ?

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