Liane de Pougy (1869-1951), prêtresse bisexuelle, “grande horizontale” et princesse repentante

« Ils (les hommes) délaissent très honorablement une femme et un enfant, puis ils s’en vont crier : c’est hors nature, c’est répugnant, les femmes qui s’aiment entre elles ! Tous les imbéciles – ils sont légion !- qui les écoutent sans raisonner répètent ce refrain et le monde entier vibre d’injustice et d’inhumanité. La Beauté doit se cacher pour échapper au châtiment et les lesbiennes courbent la tête, car c’est un crime d’avoir une opinion contraire à la masse ! il faut se soumettre et apprendre à se taire, à cacher ce qui est sublime et au-delà de l’ordinaire compréhension » (Idylle saphique, 1901, p. 283).

L’idée chrétienne de « châtiment » laisse deviner que derrière les bravades se dessine une crainte réelle pour le salut. Peu importe que les hommes soient responsables du « vice » (ce serait l’abandon des hommes qui justifieraient le repli des femmes entre elles), la culpabilité est féminine.

Liane de Pougy est une étrange demi-mondaine qui cherche l’amour, mais qui en attendant prend tout ce qu’elle peut prendre. Comme une revanche. En 1910, elle rencontre le prince roumain George Ghika, neveu de la reine Nathalie de Grèce : c’est une consécration. Il la demande en mariage et elle accepte, changeant une nouvelle fois de nom et d’identité : elle devient la princesse Anne-Marie Ghika. La veille de son mariage, elle confesse : « Mon père, sauf voler et tuer, j’ai tout fait ! » Une confession qui semble bien franche et décomplexée, mais qui traduit aussi une inquiétude métaphysique et chrétienne. Alors qu’elle est riche à millions, qu’elle possède un hôtel particulier dans le Bois de Boulogne, un château à Saint-Germain en Laye, c’est dans une petite maison de Roscoff, à Clos-Marie (avec deux servantes noires – seul relief de sa vie excentrique de demi-mondaine) qu’elle s’installe.

Liane de Pougy

À compter de 1919 et jusqu’en 1941, elle entreprend la rédaction d’un journal intime discontinu qui furent publiés à titre posthume en 1977 sous le titre de Mes Cahiers Bleus. Cette écriture diariste est une sorte de confession de ses fautes. Si elle ne cache rien de sa vie d’avant, de ses amantes, de sa fréquentation assidue des milieux lesbiens de Paris dont elle était une figure, elle se souvient surtout de Renée Vivien, la rivale qui s’est suicidée et avec qui elle partageait d’avoir follement aimé Natalie Barney. La visite qu’elle rend à sa tombe est troublante à ce titre. Son journal se fait surtout le miroir d’une vie féminine corsetée par une société masculine et patriarcale et révèle l’impuissance d’une femme qui a cru que son influence dépendait des hommes qu’elle mettait dans son lit. Anne-Marie semble vouloir tourner une page, se faire pardonner ses errances, mais sans pouvoir s’empêcher d’éprouver elle-même une culpabilité manifeste. Elle devient une repentie.

Liane de Pougy

Le mariage avec le Prince Ghika est un nouvel échec. En 1926, le prince la quitte et elle prend alors des maîtresses, mais aucune ne peut la combler. Il n’y a pas de divorce : Anne-Marie reste Mme Ghika jusqu’à la mort du Prince en 1945. Mais l’inquiétude gagne. En 1928, Anne-Marie semble connaître un véritable tournant mystique. Elle se lie d’amitié avec la mère supérieure de l’asile de Sainte-Agnès, près de Grenoble. Elle donne des sommes considérables pour gagner son ciel et obtient en tant que généreuse donatrice d’être inhumée dans l’asile en 1950.

Liane de Pougy

Quand son mari décède, devenue veuve, et âgée de 76 ans, elle entre très tardivement dans le Tiers-Ordre de saint-Dominique, en tant que novice. Elle change une dernière fois de nom et d’identité pour devenir Anne-Marie Madeleine, sœur de la Pénitence et décède le 26 décembre (une date très symbolique pour une croyante fervente) à l’âge presque canonique de 82 ans.

Pour en savoir plus, une lecture que je n’ai pas faite :

Jean Chalon, Liane de Pougy, courtisane, princesse et sainte, Flammarion, 1994.

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