Margaret Carolyn Anderson

Margaret Carolyn Anderson

Biographie

Margaret Carolyn Anderson est une écrivaine, rédactrice en chef de journal et intellectuelle américaine née le 24 novembre 1886 à Indianapolis, dans l’Indiana, et décédée le 18 octobre 1973 à Le Cannet, en France. Elle grandit dans un foyer plutôt à l’aise financièrement, son père étant un homme d’affaire, dans la ville de Colombus, auprès de ses deux sœurs et de sa mère, qui reste à la maison afin de les élever. Mais la jeune fille, qui cultive déjà un certain esprit d’indépendance et de contradiction, ne rêve que d’une chose : voler de ses propres ailes et fuir sa famille et surtout sa mère, qui prend un malin plaisir à humilier les gens qui l’entourent.

1903 est donc une date importante, obtenant son diplôme après le lycée, elle peut enfin entrer au Western College for Women à Oxford dans l’Ohio. Elle y étudie le piano, mais de manière dilettante, appréciant plus les joies de la vie étudiante que les cours eux-mêmes, si bien que dès 1906, elle quitte l’institution les mains vides de tout diplôme. En 1908, Margaret tente le tout pour le tout et quitte le foyer familial (où elle était retournée) pour la grande ville de Chicago, où elle pense réussir grâce à ses talents de pianiste.

Pourtant ce n’est pas de ses dons musicaux qu’elle vit, mais plutôt de sa plume. Elle rédige des articles, dans lesquels elle donne son avis sur divers ouvrages ou interviewe différents auteurs. Très vite, elle est engagée par plusieurs journaux comme critique littéraire, Interior, puis The Dial en 1912, et le célèbre Chicago Evening Post à partir de 1913. Elle se forge ainsi de l’expérience et, petit à petit, se fait un nom tout en se familiarisant avec le monde de l’édition et les différents rouages de la presse. Forte d’une ambition inébranlable, ses articles proposent une tonalité rare de liberté d’expression et d’honnêteté. Elle écrira plus tard sur cette période : « Je ne croyais qu’en une seule chose, que les dieux étaient avec moi et que tout ce que je désirais se réaliserait si j’y travaillais assez dur. » Une force de caractère vraiment impressionnante quand on sait qu’à cette époque elle flirte avec la pauvreté et survit, au sens littéral du terme, comme elle peut – en effet si les hommes s’en sortent bien à cette époque, pour les femmes en revanche, cela s’avère plus difficile, étant donné qu’elles sont beaucoup moins bien payées…

En 1914, après plusieurs années à avoir vivoté dans le paysage de l’écriture américaine, Margaret Anderson pense maîtriser les ficelles du métier et se lance dans une grande aventure : elle fonde un magazine, son propre magazine, The Little Review. Elle parvient à en obtenir le financement par plusieurs entreprises qui y insèrent des encarts publicitaires, mais n’a pas encore les moyens de rémunérer des collaborateurs pour les tous premiers numéros ; ainsi elle s’occupe de tout de A à Z : elle définit la ligne éditoriale, interviewe les auteurs elle-même, rédige les articles et critiques et s’occupe du démarchage auprès des possibles financeurs.

Le succès est immédiat et sa renommée grandit très vite ; la revue littéraire devient alors la tribune idéale pour les auteurs d’avant-garde. C’est l’une des premières à laisser la parole entre autres à James Joyce, Ernest Hemingway, Hart Crane, Djuna Barnes ou encore T.S. Eliot, archi-respectés et reconnus aujourd’hui. Le magazine devient très vite un papier culte, comme le prouvent les propos de la romancière Jane Rule ; elle expliquera en effet, de nombreuses années après que le titre ne soit plus publié, être friande de la revue, dont elle trouve « la lecture fantastique, pas seulement car il contient beaucoup de l’histoire littéraire et musicale, mais aussi en raison du courage, de l’arrogance et du plaisir extrême de son auteure, qui devrait être horripilante, mais qui dans les faits l’est rarement. »

Rien ne semble pouvoir la freiner, pas même les difficultés financières. En effet en 1915, après une critique positive de travaux anarchistes, Margaret Anderson perd de nombreux soutiens financiers, ce qui l’oblige à revendre son appartement. Mais elle ne jette pas l’éponge pour autant, elle s’accroche et poursuit l’aventure The Little Review, jusqu’à bâtir une revue solide et respectée. Elle correspond avec de nombreux auteurs à cette période, publie certains entretiens, mais également des textes (soit des nouvelles ou des textes plus longs en différentes parties). C’est 1918 qui consacre définitivement le magazine, puisque cette année-là Margaret publie, sous forme de série, Ulysse, de James Joyce.

Dans les années 1920, elle ne cache pas sa fascination pour la France, dont elle admire notamment la liberté sociale. Elle y voyage d’ailleurs avec sa compagne de l’époque (mais aussi rédactrice en chef associée), Jane Heap. Elles y découvrent avec stupeur un Paris des années Folles où bon nombre de lesbiennes ne cachent pas leur orientation sexuelle : « on y considère les lesbiennes comme une charmante catégorie de personnes. » Stéphanie Bee a dépeint l’atmosphère particulière de cette période de l’Historie en France dans plusieurs de ses portraits de sa rubrique Du Passé au Présent.

En 1924, dix ans tout juste après la création de The Little Review, Margaret Anderson décide de mettre un terme à l’aventure. Jane Heap, au contraire, décide de la poursuivre (la revue existera jusqu’en 1929). Si c’est la date de leur rupture professionnelle, c’est également à cette période que leur couple éclate officiellement, après plusieurs années d’essoufflement.

C’est que Margaret avait déjà fait la rencontre de Georgette Leblanc, la femme de sa vie. Georgette, petite sœur du romancier Maurice Leblanc (le papa d’Arsène Lupin), avait auparavant vécu avec feu le prix Nobel Maurice Maeterlinck pendant plus de vingt ans. À la fois cantatrice et actrice, le coup de foudre avec Margaret est immédiat. Elles voyagent à travers toute l’Europe ensemble et ont également le projet d’une tournée musicale : Georgette au chant et Margaret au piano. Mais la tournée ne se fera pas faute de financements, et elles décident de s’installer dans une propriété de Georgette Leblanc à Le Cannet, en France.

L’endroit est propice à l’inspiration littéraire et les deux femmes écrivent beaucoup. Georgette Leblanc écrit des récits de voyages, des livres pour enfants et des textes autobiographiques, tandis que Margaret recommence à écrire des articles, mais aussi à rédiger des écrits plus personnels. Elle publie d’ailleurs en 1930 My Thirty Years’ War: An Autobiography, dans lequel elle relate sa lutte pour réussir, et où elle ne fait aucun mystère de ses amours avec les femmes.

En 1941, dans le contexte d’une France qui vient d’abdiquer face à l’Allemagne nazie, Margaret Anderson décide de rentrer aux États-Unis. Mais si elle a peur d’être arrêtée, ce qui la pousse réellement à traverser l’Atlantique est la mort de sa compagne des suites d’un cancer, après une vingtaine d’années de vie commune et d’amour sans ombrage. C’est là-bas qu’elle rencontre l’année suivante Dorothy Caruso, dont elle partage la vie jusqu’à la mort de cette dernière en 1955.

En 1950, elles reviennent en France, à Le Cannet, où Margaret se remet à écrire avec passion. Elle rédige notamment un roman mettant en scène une héroïne lesbienne, Forbidden Fires, mais ne trouve aucun éditeur qui accepte de le publier. Ces derniers sont effrayés par le fait que le personnage principal enchaîne les conquêtes féminines et qu’elle ne soit pas présentée négativement. Formidablement avant-gardiste, l’ouvrage ne sera d’ailleurs publié qu’en… 1996…!!! De nombreux critiques littéraires se sont penchés sur l’ouvrage et son caractère exceptionnel. Pour Diane Hamer, Margaret Anderson « est une voix qui parle beaucoup de son style de vie, à l’inverse de tant d’autres qui vivaient leur lesbianisme sans en parler explicitement. À la lumière de cela, on peut bien plus la considérer comme l’une des mères du mouvement lesbien contemporain, qu’on ne le pensait auparavant. » Pour Margaret Kissam Morris, « la franchise d’Anderson dans le roman est étonnant, et on peut seulement se demander les effets que l’ouvrage aurait pu avoir s’il avait été publié plus tôt. »

Diane Hamer souligne le fait que dans Forbidden Fires, Margaret Anderson utilise à de nombreuses reprises le mot « lesbienne », fait exceptionnel et excessivement rare à l’époque, et notamment d’une manière aussi positive. D’ailleurs, dans ses textes qui ont suivi, l’écrivaine en parle de manière plus cachée et sous-entendue. Sans doute la conséquence de la non publication de son roman Forbidden Fires… Outre une anthologie des meilleurs articles de The Little Review, elle va notamment publier deux autres tomes de sa conséquente autobiographie (le dernier opus paraît en 1961).

En bref, Margaret Anderson est une véritable précurseure, elle a créé puis tenu à bout de bras, contre vents et marées, The Little Review, une revue considérée encore aujourd’hui comme l’un des meilleurs magazines littéraires du début du siècle. Elle est aussi avant-gardiste dans sa vie personnelle (elle n’hésite pas à s’afficher avec ses différentes compagnes) et dans ses écrits (où elle parle de ses amours féminines).

Margaret Anderson a passé ses dernières années à Le Cannet, là où elle avait emménagé à la fin des années 1930 avec Georgette Leblanc. Elle y est décédée le 18 octobre 1973 d’une maladie pulmonaire, à l’âge de 87 ans, et est enterrée à ses côtés, qu’elle surnommait sa « compagne amoureuse », dans le cimetière de Notre Dame des Agnes.

Histoire d'un Coming-Out

Margaret Anderson a grandi à la fin du XIXème siècle et a vécu la plus grande partie de sa vie dans la première moitié du XXème siècle, aussi on a très peu d’informations sur la manière dont elle a pris conscience de son homosexualité.

Ce qui est certain, c’est qu’elle s’en aperçoit très vite et vit ouvertement ses relations. En effet, dès 1916, alors qu’elle vient de fonder The Little Review, elle tombe sous le charme de Jane Heap, qu’elle vient d’engager comme associée. Elle explique dans son autobiographie qu’elle est alors la première de ses « compagnes amoureuses », comme elle les appelle. Elle formera également un couple avec Georgette Leblanc, le grand amour de sa vie, alors de plus de dix ans son aînée. Elle aura aussi une relation de plusieurs années avec Dorothy Caruso (elle aussi évoluant dans le monde musical, puisque son défunt mari, Enrico, était un ténor réputé).

Il est en tout cas très intéressant de remarquer que Margaret Anderson n’a jamais caché son aversion pour le modèle traditionnel hétérosexuel : on ne lui connaît aucune relation avec un homme, et elle a toujours partagé sa vie avec des femmes. Elle l’explique très bien dans l’un de ses textes : « Je ne suis la femme d’aucun homme, la ravissante maîtresse d’aucun homme, et je ne serai jamais, jamais, jamais une mère. » Une voix comme on en entendait rarement à l’époque…!

Bibliographie

Forbidden Fires (1996)
The Unknowable Gurdjieff (1962)
The Strange Necessity: The Autobiography (1962)
Margaret C. Anderson Correspondence with Ben and Rose Caylor Hecht (1959)
The Little Review Anthology (1953)
The Fiery Fountains: The Autobiography: Continuation and Crisis to 1950 (1951)
My Thirty Years’ War: An Autobiography (1930)

Margaret Carolyn Anderson

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