Le Cadeau (The Gift) de Taylor Rickard

Rachel errait dans le salon, contemplant tristement le calme de la pièce, ses livres, l’écran noir de la télévision et la chaine stéréo silencieuse. Aux murs, deux tableaux, une magnifique reproduction d’une carte du XVIIe siècle, et une pièce colorée d’art abstrait évoquant l’explosion de bâtiments sous une lune réconfortante. Un cadre solitaire trônait sur la télévision, une jeune femme immortalisée par le photographe dans un moment de joie éternel. Par la fenêtre, les lumières des façades et jardins de ses voisins projetaient de féériques ombres rouges, dorées, vertes et blanches sur ses murs, mais chez elle, rien ne laissait penser que c’était le réveillon de Noël. Les belles décorations en verre soufflé étaient bien au chaud à l’abri dans leurs boites, qui n’avaient pas bougé de la cave. Il n’y avait pas de guirlande, pas de houx, pas de sapin pour égayer le spartiate endroit. Quelques cartes de Noël empilées sans soin sur une étagère, mais pas de colis, pas de paquet, aucun autre signe que qui que ce soit ait pensé à la jeune femme solitaire en cette occasion festive. Un lampadaire illuminait la photographie, comme un faible projecteur. La jeune femme regarda une dernière fois autour d’elle avant de se laisser tomber dans son fauteuil, ne pouvant accorder d’attention qu’à la photo sur la télé. Des larmes silencieuses couraient sur ses joues alors qu’elle revivait le réveillon de l’année précédente…

Abbie avait travaillé sans relâche pendant les trois dernières semaines, s’assurant que la maison était parfaite, les décorations en place, les paquets bien enveloppés et le dîner aussi extraordinaire que typique et traditionnel.

« Chérie, on devrait rameuter les photographes et chroniqueurs, et faire un article sur “le Noël parfait” ! Tout est merveilleux ! » dit Rachel à sa compagne dans un sourire, tentant d’alléger un peu la nervosité et l’anxiété que toutes deux ressentaient à l’idée de l’arrivée des parents d’Abbie. Infructueusement.

« Je l’espère. Tu es sûre que le chauffeur était à l’heure à l’aéroport ? Tu crois qu’ils vont m’en vouloir de ne pas être venue les chercher moi-même ? »

Rachel passa les bras autour de la taille d’Abbie, qui lui tournait le dos, l’attirant contre elle.

« Amour, tu cuisines. Tu ne peux pas et aller les chercher, et leur concocter un dîner parfait. Ta mère comprendra ça. Et puisqu’ils ne me connaissent pas autrement que comme ta colocataire, ç’aurait été tout aussi impersonnel, et beaucoup moins classe, de m’envoyer moi plutôt que la limousine avec chauffeur ! »

Elle se redressa un peu pour embrasser Abbie dans le cou.

« Maintenant, détends-toi, tu sais que je t’aime, tout va bien se passer. »

Abbie se retourna et serra sa compagne dans ses bras. Elle plongea les yeux dans le regard brun levé vers elle et soupira.

« Je suis désolée qu’on ne puisse pas être plus honnêtes avec eux mon ange… Mais tu sais ce qu’il se passera si je leur dis la vérité… Merci d’être aussi compréhensive… »

« Amour, je sais et je comprends. Je te promets d’être sage quand ils seront là. Même si ça risque d’être très difficile… »

Abbie l’embrassa passionnément.

« Dis donc l’hédoniste ! Tu as toute mon amoureuse attention sans relâche chaque jour, tu devrais survivre quarante-huit heures non ?! »

Rachel rit, et la sonnette de la porte retentit. Abbie sauta hors de ses bras en rougissant.

« Ils sont là ! »

« Oui chérie, ils sont là. Va les accueillir pendant que je sers l’apéritif.

De la cuisine, Rachel entendait les embrassades et les rires dans le hall d’entrée, le bruit des manteaux dont on se débarrasse et celui des paquets qui sortent de leurs grands sacs plastiques, pendant qu’elle disposait les coupes en cristal sur un plateau d’argent. Elles étaient allées acheter de nouveaux verres, des plats et de la porcelaine spécialement pour l’occasion, Abbie craignant que ses parents ne trouvent leur vaisselle trop ordinaire. Rachel inspira profondément avant de se saisir du plateau. Il était temps de faire face à ce qu’elle considérait comme la plus grande des menaces pour sa relation avec Abbie. La jeune femme lui avait expliqué que ses parents étaient sérieusement homophobes, sa mère en particulier, et que cette dernière avait des attentes très claires pour Abbie au sujet du mariage et des enfants… Attentes qui n’incluaient définitivement pas qu’elle partage sa vie avec une femme.

“Maman, papa, je vous présente ma colocataire, Rachel.”

Rachel déposa le plateau sur la table basse, puis se redressa et sourit poliment.

“Madame Legerton, Monsieur Legerton, c’est un plaisir de vous rencontrer.”

La soirée suivit son cours, un peu guindée, mais assez plaisante dans l’ensemble. Le dîner était un succès, la conversation fournie principalement de nouvelles de gens avec qui Abbie avait été au lycée quelques années plus tôt, de tous les membres de la famille et des derniers scandales et ragots de la petite ville de Beaufort, en Caroline du Sud, dont Abbie était originaire.

Il y eut un bref moment d’inconfort lorsque Mme Legerton tourna un regard inquisiteur vers Rachel :

“Dites-moi Rachel, comment se fait-il que vous ne soyez pas avec les vôtres pour les fêtes ? Je suis sûre que votre famille aurait été plus que contente de vous voir…”

Au ton de sa voix, il était clair que la mère d’Abbie n’appréciait que très modérément l’intrusion d’une étrangère au sein de sa célébration de Noël. D’une voix grave et neutre, Rachel répondit :

“J’ai bien peur de ne pas avoir de famille avec qui passer les fêtes, Madame. Je suis fille unique, et mes parents sont morts dans un accident de voiture il y a plusieurs années.” Elle s’éclaircit la gorge ; en parler était toujours douloureux. “De plus, malheureusement, je travaille le 26. La fin de l’année est une période très dense pour les comptables, Madame.”

A propos de Cécile A. Preal

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