Interview accordée à Dominique Simonnet pour l’Express
Mais le jour finit toujours par se lever, et révèle les solitudes…
Qui sont immenses… Mais, attention, ce milieu ne concerne que 1% de la population homosexuelle. Les autres ne vont pas dans ces endroits-là. Ce qui ne les empêche pas d’être seules. Je reçois beaucoup de courrier de lectrices, adolescentes ou femmes plus âgées, qui disent leur solitude, leur sentiment d’être sans cesse niées. En 2004, ce n’est toujours pas facile d’être une femme qui aime les femmes.
Ce fut longtemps une souffrance pour vous.
Oui, mais elle n’était pas à l’intérieur de moi: j’aime la beauté des femmes, la sensualité, la douceur, et je n’en ai pas honte. La souffrance venait du monde des autres où je ne trouvais pas ma place. L’homosexualité entre filles se devait d’être muette, secrète, le désir devait se déployer dans la nuit, et on sait que la nuit est violente. Mais peut-être aimais-je aussi ce secret, cette transgression? La vie homosexuelle, c’est aussi une manière de prendre un chemin de traverse, de prolonger la jeunesse en ne suivant pas la route normale du mariage et des enfants. Je trouve magnifique d’aimer la même personne et de vivre avec elle, mais je suis opposée au mariage homosexuel: ce n’est pas cela qui nous donnera plus de respect. Que les homos aient des droits comme tout le monde. Mais si on est homosexuel, ce n’est pas pour mimer les autres! L’homosexualité n’est pas une alternative à l’hétérosexualité. C’est autre chose, une autre forme d’amour.
«L’homosexualité n’existe pas», écrivez-vous dans votre dernier livre, Poupée Bella…
L’homosexualité, ce n’est qu’un mot. Quand j’ai osé l’écrire pour la première fois, je me suis dit: «Ah! quelle incroyable victoire!» Mais le langage nous emprisonne. «Ah, vous êtes homosexuelle?» On imagine tout de suite comment vous faites l’amour! L’homosexualité féminine est entachée des fantasmes pornographiques des hommes, ils imaginent soit de belles félines qui ne font pas grand-chose entre elles (sous-entendu: ce n’est qu’un passage, elles finiront bien par avoir besoin des hommes), soit des «femmes camionneurs» couvertes de tatouages… Dire que l’on est homosexuelle, c’est être cataloguée par sa sexualité, et cela me dérange profondément. L’homosexualité, ce n’est pas une identité. Je pense que le désir et la sexualité ne sont pas dissociables de l’amour.
«Toutes les filles veulent devenir célèbres pour réparer leur homosexualité», écrivez-vous également.
Dans le milieu des filles, il y a un désir de réussite sociale, de célébrité, pour ne pas être réduite à l’homosexualité: «Je suis homosexuelle, d’accord, mais ce n’est pas grave parce que je suis une grande actrice ou une chanteuse» … Moi? J’avais 18 ans. Je me suis trouvé une place: l’écriture. Pour ne pas être la honte de cette famille. Personne ne m’a crue d’ailleurs [rires]. Je me suis dit que j’allais écrire un vrai roman [ce fut La Voyeuse interdite, prix du Livre Inter]. Et puis, l’écriture avait un autre but: j’écrivais pour me faire aimer. Aujourd’hui, j’écris parce que j’ai aimé.
Vous avez mis longtemps avant de pouvoir parler directement de tout cela.
Oui. A propos de mon dernier livre, on a parlé de coming out. Pas du tout! Je ne suis pas une provocatrice. Je suis militante à ma manière: j’écris. Ecrire, c’est un acte de résistance. A l’intérieur de moi, il se mène un vrai combat dans l’écriture: c’est une guerre! Et tant mieux! Avoir choisi le métier d’écrire est aussi une manière de rester en terre sauvage. Mais, pour parler d’amour dans mes livres, je suis obligée de parler des femmes. Un jour, j’ai essayé d’écrire une belle histoire hétérosexuelle [elle rit à nouveau]. Un désastre!
Dans votre roman Le Bal des murènes, c’est un petit garçon qui raconte le secret de famille, la cave de la villa qui servait de salle de torture aux Allemands pendant la guerre.
C’est un livre tellement violent que je ne peux plus le relire. Il me gêne. Comme si j’avais dû extraire de moi une violence qui n’était pas la mienne, un secret caché dans ma mémoire. Nous sommes dépositaires de secrets que nous ignorons et qui font néanmoins souffrir. Dans Le Bal des murènes, je ne sais pas quelle est la part de vérité. Peut-être est-ce aussi pour cela que j’écris: pour refaire l’histoire? Je n’ai pas d’enfants et je n’en veux pas. Je ne veux pas transmettre cette culpabilité malgré moi.
Ce qui me trouble, c’est le contraste entre votre douceur et la violence de vos livres.
Je suis double. Par ma nationalité, mon métier, ma personnalité. Quand j’écris, j’ai à nouveau 7 ans [Garçon manqué], 12 ans [La Voyeuse interdite], 16 ans [La Vie heureuse] ou 20 ans [Poupée Bella]… Je rattrape ma vie par l’écriture…
… qui est pour vous un désir aussi violent que l’amour.
Absolument. L’amour et l’écriture ont la même origine charnelle, ils absorbent les mêmes forces, ils viennent du même brasier. L’écriture est un acte presque sexuel, le plus intime qui soit. Chaque publication est un vrai drame: je ne possède mes livres que lorsque que je les écris. Ensuite, le livre appartient à ceux qui le lisent. Je me vois plus comme une artiste que comme une intellectuelle. Mes livres viennent de mon corps, et pas seulement de ma tête. De mon tourment plutôt que de mon intelligence. Quand j’étais enfant, j’étais un cancre à l’école, mais je peignais des choses étranges et abstraites. Ce que je ne suis pas parvenue à contrôler par la peinture, je l’ai fait en écrivant. Quand j’ai rédigé ma première nouvelle à l’âge de 9 ans, j’ai ressenti une vraie ivresse, une grande puissance. Encore une histoire de désir masculin, peut-être… [Elle rit.] Avec les mots, j’ai ouvert la porte sur un monde très violent. Au début, j’écrivais comme si j’avais une arme à la main, je pointais mes phrases sur les autres, ou sur moi.
Votre écriture s’apparente en effet à la peinture. Vous composez un tableau par petites touches, avec des impressions, des sensations.
C’est vrai. Je décris des visions, des sensations. Quand je parle de l’Algérie, je parle d’un choc esthétique, d’une proximité charnelle avec la terre. Je ne pars pas d’une idée, mais de ce que j’appelle la «grâce», de quelque chose qui me traverse. Cela dit, mon écriture est très travaillée. Un livre, c’est un an de préparation, un an de solitude intérieure. Souvent, c’est le gouffre. Il n’y a rien, l’écriture ne coule pas. Et puis, soudain, elle vient: deux à trois mois, à flots. Pour Poupée Bella, j’ai écrit la nuit, huit heures devant mon ordinateur… J’ai toujours dans ma tête plusieurs idées de livre, comme pour me rassurer. J’apprends toujours à écrire, j’ai le fantasme du livre idéal. J’essaie de porter sur moi un regard neuf et naïf, je retombe amoureuse des gens dont je parle. Chaque nouveau livre est un premier amour.
Votre style se caractérise par des phrases très courtes, qui se succèdent en rafales, dans un rythme hypnotique, comme si vous recherchiez une économie des mots.
Ce ton-là me vient aussi de mes lacunes grammaticales. Je parle une langue de la sensation, une langue du corps. Mais j’aimerais bien que cela soit un corps un peu plus harmonieux, avec des gestes moins saccadés. Mon style n’est pas pensé. Il me ressemble.
Croyez-vous que l’on est à jamais prisonnier de son enfance?
Je l’ai longtemps été. Je le suis moins. Mais je ne pense pas qu’on puisse en sortir tout à fait. Pour ma vie de femme, les peurs de mon enfance ont été des fardeaux. Peur de la nuit, du gouffre, de la solitude, de la rue: un jour, dans un parc en Algérie, un homme m’a pris la main sous les orangers, il a tenté de m’enlever, mais ma sœur m’a sauvée… Peur des hommes, peur des autres, peur de la mort: j’admets que le corps vieillisse, se transforme, mais je n’accepte pas la disparition, je ne supporte pas l’idée que mes parents puissent partir. Peur de la condition humaine: dans l’enfance, il y a une forme d’éternité, de naïveté… J’ai traîné toutes ces angoisses. Et puis, j’ai négocié avec elles. L’écriture, c’est une négociation avec soi-même.
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