Interview accordée à Daniela Costa le 10 mars 2016 pour le site Afterellen.com
Donc si Laila se considère comme lesbienne, pourquoi a-t-elle fait son coming-out de bisexuelle à sa mère ?
Elle a dit ça uniquement parce que, pour le public indien, c’est une bonne blague. Il y a un double sens avec le mot « bi ». « Bai » veut dire femme de ménage et « Bi », bisexuelle. Lorsqu’elle le dit à sa mère, sa mère comprend de travers et lui répond « Toutes les femmes sont des femmes de ménage. Je suis une femme de ménage ». Je n’ai fait ça que pour la blague parce qu’en réalité je pense qu’elle aurait dit « je suis homo ».
Une fois la blague écrite et validée, je me suis justifiée en me disant qu’elle était trop stressée pour tout dire à sa mère et qu’elle se disait que sa mère ne comprendrait probablement même pas le mot « bi ». Genre « Il faut que je lui dise ? Il ne faut pas ? ». Et après elle utilise ce mot et on comprend qu’elle n’est pas tout à fait au point avec ce vocabulaire et qu’elle doit de nouveau rassembler tout son courage et se lancer.
On voit Laila en train de faire l’amour. Comme vous l’avez mentionné, beaucoup de gens, qu’ils en soient conscients ou non, ne voient pas les personnes handicapées comme actives sexuellement. Ceci dit, ces scènes risquent de mettre certaines personnes mal à l’aise. Avez-vous voulu provoquer cette réaction ou avez-vous juste considéré que c’était une étape dans l’évolution de votre personnage ?
Je n’essayais pas de prouver quoi que ce soit. Je dois dire qu’en écrivant le film je n’ai jamais essayé de prendre une position politique ou d’éveiller la conscience de qui que ce soit. Peut-être que c’était naturel et que donc mes choix politiques se sont ressentis dans mon écriture.
Dans la scène entre les filles, on pourrait entendre une mouche voler, vous le savez bien. On entend juste leurs respirations. Maintenant, le truc à faire en tant que réalisatrice lorsque vous sentez que quelque chose va être gênant c’est d’ajouter de la musique. Vous ajoutez une chanson et alors le public pourra se laisser bercer par la musique pour éviter d’être mal à l’aise. Il était absolument hors de question que je fasse ça. À ce moment-là, oui, j’ai dit « Ok, les homophobes ou les gens qui ne veulent pas voir deux femmes comme elles prendre du plaisir seront mal à l’aise. Est-ce que je vais leur faire plaisir et adoucir les choses ? Non. »
Et la scène de sexe hétéro ? Est-ce que les gens étaient à l’aise avec celle-là ?
Je n’ai pas l’impression d’avoir ressenti une résistance autre que celle du conseil de la censure. En Inde, il faut passer par le conseil de la censure avant qu’un film puisse sortir. On avait cru que les deux scènes seraient coupées. Lors du premier tour, elles ont effectivement été coupées. Mais on a fait appel et curieusement ils n’ont pas touché à la scène homo, mais pour la scène hétéro ils voulaient modifier — et ils ont utilisé un mot très grossier — « la baise ». « Est-ce que vous pouvez réduire la baise de 50 % ». J’ai eu l’impression qu’ils étaient mal à l’aise et qu’ils ont pensé que le public indien trouverait ça trop cru.
Le conseil de la censure a fait une distinction entre les deux scènes. Je n’ai jamais compris. J’ai parlé avec beaucoup de gens et personne n’avait jamais fait de différence entre les deux scènes.
J’imagine que certaines personnes de ce conseil ont justifié ce choix en disant que les deux femmes étaient handicapées.
Je suis tout à fait d’accord avec vous. J’ai vraiment l’impression, en tout cas en Inde c’est sûr, que le fait qu’elles soient toutes les deux handicapées transforme le « Oh mon Dieu ! » en « C’est bon. C’est touchant et beau ». Je suis tout à fait d’accord avec vous. Je suis persuadée que ça rend les choses plus acceptables pour beaucoup d’homophobes, et pas seulement en Inde.
De manière générale, comment ont réagi les spectateurs ? Et plus particulièrement, qu’est-ce que les gens ont pensé des personnages de Laila et Khanum ?
Les gens n’avaient jamais vu un personnage comme Laila. Jamais. On a fait des festivals internationaux. On est allés dans 135 festivals de films, en commençant par Toronto et le BFI de Londres et puis d’autres festivals un peu partout dans le monde. Et c’est ça le retour que j’ai à chaque fois : c’est toujours une standing ovation, des embrassades, des larmes et des gens qui nous disent « On n’avait jamais vu des personnages comme Khanum et Laila ».
Les gens s’attendaient à ne pas aimer, à avoir de la peine, être triste, mais en réalité ils se sont sentis euphoriques, exaltés et investis. On ne pensait pas que les gens réagiraient comme ça.
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