La Duchesse d’Aiguillon et Mme de Vigean, une amitié passionnée

« Mme de Vigean se jeta à corps perdu dans les bras de Mme d’Aiguillon ; c’eut été une tygresse si elle l’eut rejetée. Elle a été son intendante, sa secrétaire, sa garde-malade et a quitté son ménage pour se donner entièrement à elle » : voici comme Tallemant de Réaux décrit les relations qui unissent une dame de la Cour très en vue que l’écrivain Voiture appela la « belle Baronne » (Mme de Vigean) et la nièce favorite de Richelieu, l’éminence grise du roi Louis XIII.

Cette citation fait écho aux nombreux bruits qui circulèrent à la Cour et qui alimenta la chronique et les chansons satiriques de l’époque. Pourquoi cette « tendresse » comme la qualifie Mme de Motteville ou cette « amitié passionnée » comme le prétend Tallemand de Réaux suscita-t-elle une telle attention ?

Plusieurs faits peuvent expliquer la focalisation des contemporains sur la relation entre les deux femmes.

1.  Le premier élément tient à la différence de statut entre les deux femmes. La duchesse d’Aiguillon est en réalité la nièce de Richelieu, l’homme qui influence Louis XIII et qui a les rennes du Royaume de France. Marie-Madeleine de Vignerot est en effet la fille de René de Vignerot, seigneur de Pont de Courlay, et de Françoise du Plessis, la sœur aînée d’Armand du Plessis, c’est-à-dire Richelieu. Au décès de sa mère, en 1616, alors que la jeune fille n’a que 12 ans, elle est élevée par sa grand-mère maternelle, Suzanne de la Porte, au château de Richelieu. De noblesse déjà éminente, sa situation est encore rehaussée par la situation de son oncle. En 1625, elle devient la Dame d’atour de la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui la fait duchesse d’Aiguillon en 1638. C’est un titre créé pour elle qui lui donne accès aux privilèges de cette très grande noblesse de Cour.

Duchesse d'Aiguillon

Mme de Vigean, quant à elle, est de statut plus modeste. Née en 1600, Anne de Neufbourg est fille de Roland de Neufbourg et de Marie Goury. Son père appartient à une famille de bourgeois de Paris, conseillers au Parlement de Paris, financiers. Il est lui-même conseiller du Roi.

Riche mais de noblesse de robe, elle épouse en 1617 François de Poussart, baron de Vigean. Ce mariage l’agrège à la noblesse de sang, en quête d’argent. Son amitié privilégiée avec la duchesse d’Aiguillon lui ouvre les portes d’un monde encore plus inaccessible que ses seules origines devraient lui fermer : les demeures de Rueil-Malmaison, de Liancourt, de Chantilly où n’évoluent que les Princes de sang et les plus proches du Roi… Ce fait seul suffit à expliquer la jalousie et la rancœur d’une partie de la noblesse de Cour dans un climat de pré-Fronde, c’est-à-dire d’avant révolte nobiliaire contre la dynastie des Bourbons. Pour beaucoup, cette amitié relève de la mésalliance et le manque de discernement. C’est déjà une faute de goût qui envenime les mauvaises langues.

2. Le deuxième élément qui suscite les commérages est l’étrange comportement de la duchesse d’Aiguillon. Mariée à l’âge de 16 ans, en 1620, au Connétable de Luynes, Antoine de Beauvoir de Roure, par un arrangement entièrement monté par son oncle, Richelieu, Marie-Madeleine se retrouve veuve deux ans plus tard en 1622. D’une beauté remarquée, très riche, apparentée à un homme très puissant, elle a eu de nombreux prétendants. Richelieu lui-même essaya de la remarier, y compris au frère du Roi, Gaston d’Orléans — en vain. Jusqu’à sa mort à l’âge de 72 ans, elle ne se remaria pas. Pire… on ne lui connaît pas d’amants…

Duchesse d'Aiguillon

En revanche, elle sut s’entourer de femmes de Cour réputées d’une grande beauté, dont Mme de Vigean que l’écrivain Voiture appelait la « belle Baronne ». On lui prête aussi des vertus plutôt masculines : on la dit « impérieuse », « courageuse », mais aussi « brusque » et « têtue ». De là à expliquer que la duchesse d’Aiguillon avait des goûts contre nature, il n’y a qu’un pas – franchi par ses ennemis politiques.

3. Lorsque son mari décéda en 1618, Marie-Madeleine fit vœu d’entrer dans les rangs des Carmélites – ces sœurs recluses au couvent qui n’en sortaient jamais et qui renonçaient ainsi au monde et à ses mirages. Pourtant, Richelieu lui fit interdire la vie conventuelle, allant même jusqu’à faire intervenir le Pape en 1625. Obéissante et fidèle à son oncle, elle accepta donc la vie de Cour où elle fut remarquée pour son intelligence et même son talent d’intrigante. Beaucoup lui reprochèrent de porter le masque de la modestie et de cacher une ambition dévorante que même un grand mariage avec le frère du roi ne pouvait assouvir. Et pourtant, en 1642, à la mort de Richelieu, elle quitta la vie de Cour sans regret — en empochant certes l’héritage de Richelieu qui en fit une femme très riche. Cela n’empêcha pas ses détracteurs d’en faire une fausse dévote aux discours doucereux mais hypocrites. Encore un masque.

Qu’en est-il ? Ce qui est sûr, c’est que les mauvaises langues ont eu tôt fait de relier talents de « femme d’État » et de « sauveur » de la monarchie à l’image d’une femme trop émue par les atours de son sexe. Une caricature sans aucun fond de vérité ?
Nous n’en saurons rien. Mme de Vigean et la Duchesse d’Aiguillon ont eu une relation privilégiée et l’on sait que la confiance de la duchesse d’Aiguillon pour Mme de Vigean demeura jusqu’à sa mort puisqu’elle fit de cette dernière l’héritière du Testament politique de Richelieu, un ouvrage qui n’existait alors qu’en deux exemplaires. Le reste n’émane que d’ennemis politiques ou de jaloux qui – comme nous le dirions aujourd’hui – ne cherchaient peut-être qu’à faire le « buzz » et à discréditer la duchesse d’Aiguillon, qui eut à subir un long procès intenté par les autres héritiers de Richelieu qui s’estimaient lésés. Il est toutefois intéressant de noter que – bien avant la secte des Anandrynes dont nous avons déjà parlé – les femmes puissantes ou influentes attiraient les rumeurs de « lesbianitude ». Que des « Amazones » en somme…

Duchesse d'Aiguillon

Pour aller plus loin :
http://www.siefar.org/dictionnaire/fr/Marie-Madeleine_de_Vignerot

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