Lorsque les persécutions ont commencé contre les cathares, à partir de 1208-1209, les cathares ont décidé de ne plus se déplacer que par deux ou par petits groupes. Ce qui est le plus notable est que ces derniers étaient forcément constitués d’individus de même sexe. En effet, et c’est leur deuxième subversion, plus grande encore que la première, pour les cathares, les relations entre hommes et femmes sont mauvaises. Les cathares rejettent l’institution et plus encore le sacrement du mariage qui ne fait, selon eux, que perpétuer le souvenir du Péché Originel. La procréation est également une conséquence de la Chute. Elle est donc considérée comme la perpétuation de l’œuvre du Mal qui emprisonne les esprits purs dans des corps charnels maléfiques.
En ce sens, la sexualité que préconise l’Église chrétienne – celle à visée procréatrice entre un homme et une femme – est celle qui est rejetée par les Cathares.
Les plus « purs », ceux qui appartiennent aux élites de l’église cathare, doivent donc rejeter toute nourriture carnée qui engraisse le corps et conserver une chasteté absolue. Aucune relation sexuelle n’est acceptable. Certains d’entre eux mènent une telle vie d’ascèse qu’on a pu penser à des suicides rituels. Ils ne mangeaient qu’un peu de pain et d’eau et s’astreignaient à un dur labeur manuel pour fustiger leur corps.
Bien sûr, tous les cathares ne suivaient pas une ligne de conduite aussi radicale. Pour ceux ou celles qui ne pouvaient ou ne voulaient pas observer des règles d’une telle rigueur ascétique, les relations sexuelles n’étaient pas interdites, mais il convenait d’éviter toute conduite pouvant mener à la procréation. En ce sens, l’homosexualité mais aussi la masturbation, les fellations, les sodomies étaient jugées moins répréhensibles et moins dangereuses que l’hétérosexualité, pour parler dans des catégories qui n’existaient pas encore et qui étaient donc totalement anachroniques. C’était évidemment une sorte de révolution sexuelle.
Comme les cathares allaient toujours par deux (deux hommes ou deux femmes), les rumeurs d’homosexualité ou de “bougrerie” se répandirent à leur sujet. Je rappelle à ce sujet qu’un bougre est un sodomite, c’est-à-dire quelqu’un qui a des relations sexuelles dont le but premier n’est pas la reproduction ou la procréation mais le plaisir sexuel.
La plupart des Cathares qui furent arrêtés furent questionnés sur leur compagnon (socius) ou compagne (socia). Beaucoup de chrétiens furent scandalisés par le fait que les cathares avaient par exemple rompu leur mariage, alors que dans la société chrétienne, le mariage est un sacrement qui engage le chrétien à vie.
C’est ainsi le cas de Dulcie Faure de Castelnaudary. En 1226, elle quitte son mari pour se rendre chez une cathare, la “Bonne Dame” Gailharde qui vivait avec ses compagnes dans le petit village de Villeneuve-la-Comtal. Celle-ci l’adresse bientôt à Blanche de Laurac et c’est là qu’elle décide d’entreprendre un noviciat de 3 ans chez Brunissende à Laurac.
Le vœu communautaire revêt une importance cruciale chez les cathares qui doivent tous se choisir un compagnon ou une compagne rituelle. Ce binôme lorsqu’il est féminin est jugé comme particulièrement scandaleux, car les femmes cathares ne se considèrent ni comme des mères, ni comme des épouses, même si dans les faits, beaucoup ont eu une vie “classique” avec mariage et maternité multiple avant d’entrer dans le catharisme. Ces femmes, qui ont revêtu l’habit monastique, qui vivent entre elles, travaillent et prêchent, vont de villages en villages librement, comme des hommes. Elles transgressent donc le rôle que Dieu, pour les chrétiens, leur a destiné.
Terminons par un cas permettant de montrer l’ampleur de la transgression cathare : celui d’Arnaude de Lamothe. Sa vie entière, malgré les persécutions, elle décida de vivre selon le mode de vie cathare et de devenir « parfaite ».
Toute jeune fille, Arnaude et ses sœurs furent introduites dans les maisons cathares par leur famille. C’est la famille toute entière qui se sépara ainsi : les hommes vécurent entre eux loin de leurs épouses, mères et sœurs tandis que les femmes vivaient entre elles. Lorsque la persécution commença en 1209 dans le Toulousain, elle était encore une adolescente. Elle passa alors sa vie sur les routes à fuir. Elle trouva refuge dans les bois, dans une cabane, dans une maison souterraine. Jamais elle ne resta seule très longtemps, et à la mort de ses sœurs, on lui procura une nouvelle compagne (Jordane de Noguié) pour qu’elle poursuive sa quête spirituelle. Elle fut arrêtée en 1243 par l’Inquisition et longuement interrogée à Carcassonne en 1244. L’Inquisition, c’est-à-dire le Tribunal religieux, en fit une sorcière accoquinée au démon et se servit de son refuge souterrain pour en faire une créature tout droit sortie des Enfers. Mais elle eut fort à faire pour convaincre les paysans qui soutenaient les cathares, car le cas d’Arnaude montre qu’ils s’arrangeaient toujours pour lui trouver une nouvelle compagne de sorte qu’elle ne demeurât jamais seule pendant près de 26 ans. Pourquoi une telle assistance ? Parce que les cathares avaient réussi à convaincre que les femmes n’étaient pas des créatures diaboliques. Au contraire, pour les cathares, deux femmes « parfaites » formaient une communauté rituelle qui avait le pouvoir de s’assurer mutuellement le Salut et de délier les autres de leurs pêchés, en l’absence uniquement de participation masculine. Cette croyance était évidemment inacceptable pour l’Église qui fit tout ce qu’elle put pour montrer qu’une telle idéologie était à la fois contre nature et démoniaque.
Que peut-on retenir d’une telle histoire ?
L’apport le plus évident (encore fallait-il y penser) est de montrer, comme l’a fait récemment l’historien Louis-Georges Tin, que l’hétérosexualité n’est pas une donnée si « naturelle » que cela et qu’elle s’est construite – non sans mal – comme une norme religieuse, sociale et sexuelle qui s’est imposée à tous, y compris par la force, en reléguant au rang de vices diaboliques toute une série de pratiques sexuelles qui n’étaient pas jusqu’alors « criminalisées » : je parle ici de la masturbation, de la fellation et de toute pratique tel que le coït interrompu qui aboutissent à faire perdre la semence au lieu de la réserver à des fins de procréation (cet ensemble de pratiques peut être regroupé sous le titre de « pêché d’Onan »).
Le second apport est de rappeler le rôle central de l’Église et de l’Inquisition dans la diabolisation des femmes, seules ou en « couple ». Ce sont ces institutions qui manient les insinuations et qui cherchent à sexualiser les relations entre femmes, la sexualisation étant un moyen de dévaloriser et de salir la force des liens rituels et communautaires entre femmes. Les féministes queer pro-sexe essaient de montrer que nos sociétés occidentales restent sexophobes et que tant que nous resterons dans des sociétés sexophobes, pour lesquelles les revendications sexuelles sont inférieures ou sales, les revendications homosexuelles n’auront aucun moyen d’aboutir et d’être perçues comme authentiquement légitimes. Il en est d’ailleurs de même pour les revendications féministes qui chercheraient à obtenir des droits pour les femmes au nom d’une nature féminine (donc de sexe) différente.
Je sens que vous allez me dire que je m’éloigne carrément du sujet en faisant des lesbiennes féministes pro-sexe des sortes de cathares inversées : vraiment ?
Méditons mes « sœurs »…
Pour aller plus loin :
La lecture toujours vivifiante de Georges Duby : http://medieval.mrugala.net/Mariage/Mariage.htm
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