Laura de Force Gordon (1838-1907), celle qui aimait son propre sexe

En 1979, à San Francisco, les hasards de la fouille ont permis de découvrir une capsule enterrée dans Washington Square. Cette capsule renfermait un livre de Laura de Force Gordon intituléThe Great Geysers of California and how to reach them, publié en 1877. Sur la première page, on pouvait y lire une dédicace manuscrite : « Let it be known that the author of this book was a lover of her own sex » (« qu’il soit dit que l’auteur de ce livre était une amoureuse de son propre sexe »). Qui est donc Laura de Force Gordon ? Une géologue ? Une grande randonneuse ? Une lesbienne ?

Laura de Force Gordon

Laura de Force est née dans le comté Erié, en Pennsylvanie, le 17 août 1838. Sa mère, Catherine Doolittle Allen de Force a eu neuf enfants de son mariage avec Abram de Force, le père de Laura. Elle naît donc dans une famille nombreuse du Nord-Est des États-Unis. À l’adolescence, vers quatorze ans sans doute, Laura devient spiritualiste. Le spiritualisme est l’équivalent de ce que nous appelons en France le spiritisme. Le spiritualisme moderne est apparu aux États-Unis dans l’État voisin de New-York. En 1847, les sœurs Fox, qui sont alors des adolescentes, parviennent à entrer en relation avec l’esprit qui « hante » leur cottage en utilisant des coups frappés. Ce nouveau mode de communication avec les morts, vite qualifié de « télégraphie spiritualiste », devient un phénomène de société et de très nombreux américains viennent assister à des conférences et des séances publiques pour y découvrir le spiritualisme.

Le spiritualisme est un mouvement très intéressant à plusieurs titres : d’abord, il permet à des femmes, y compris à de jeunes adolescentes, de prendre la parole publiquement et d’être écoutées. Ensuite, le spiritualisme, en tout cas aux États-Unis, a accompagné un discours réformiste et social très engagé contre le racisme et pour l’égalité, pour faire vite.

On ignore pour quelle raison et de quelle manière Laura de Force prend connaissance du spiritualisme. Il est probable qu’elle ait assisté à une conférence publique. En 1855, la famille est touchée par le deuil : un des frères de Laura meurt. Il est possible que la famille ait cherché à entrer en contact avec ce cher disparu en utilisant le spiritualisme. Laura découvre ses talents de médium et par le moyen de la transe, elle dit entrer en contact avec l’au-delà et le monde des esprits.

Elle est douée, puisqu’à sa quinzième année, elle commence à donner des séances publiques et à faire des conférences spiritualistes. Cette activité lui apprend l’art de la parole en public, lui permet de voyager dans tout l’Est du pays, de rencontrer toutes sortes de gens. Elle est également une activité lucrative, car chaque conférence en tant que « médium à transe » lui rapporte près de 100 $, à 19 ans, ce qui est considérable à l’époque, surtout pour les femmes. Sa famille est pauvre : sa mère gagne un maigre salaire à la pièce en effectuant des travaux d’aiguille. Son père ne travaille plus à cause de rhumatismes sévères qui le paralysent presque.

Le spiritualisme l’initie au combat féministe. Elle fait ainsi la rencontre de Susan B. Anthony, qu’elle trouve froide et peu aimable. Elle visite aussi à la fin des années 1850 une prison de New-York. En 1855, elle adhère à un groupe de réformateurs : « Les Amis de la Réforme » qui combat pour l’égalité hommes-femmes en matière de suffrage, donc de droit de vote. Elle se rapproche de Lizzie Doten (1827-1913), une oratrice spiritualiste de Boston inspirée par les Esprits, qui, en 1854, publie un ouvrage de poésie appelé The Lily of th Valley. Lizzie Doten est une supportrice des idées de réformes sociales et souhaite notamment que hommes et femmes aient le même salaire à travail égal.

Dans les années 1860, la famille de Force s’établit à LaCrosse, dans l’État du Wisconsin, sur le fleuve Mississippi. En 1862, Laura épouse Charles Gordon, un Écossais, docteur dans la vie civile et qui, pendant la Guerre civile qui oppose les États du Nord abolitionnistes (de l’Union) aux États du Sud ségrégationnistes (la Confédération), sert en tant que capitaine du régiment de volontaires de cavalerie de Rhode Island.

Laura n’est pas une épouse conventionnelle qui, une fois mariée, reste à la maison pour s’occuper de son petit mari et fonder une famille. Au contraire : elle ne cesse de voyager et après la fin de la Guerre civile, elle décide d’aller vers l’Ouest répandre la bonne parole spiritualiste et réformiste. Dès 1865, elle entre en contact avec un groupe spiritualiste de San Francisco qui s’appelle « Les Amis du Progrès », qui est dissout l’année suivante. En 1867-1868, Laura commence à parcourir le Nevada et la Californie et à tenir des discours réformistes et politiques sur le droit de vote des femmes (son premier discours sur ce thème a lieu à Denver). En novembre 1867, le couple s’établit à Virginia City, aux pieds de la Sierra Nevada. La ville est en plein boom économique grâce à la découverte, en 1859, de mines d’argent et d’or. Elle se développe comme un champignon. Les Français la connaissent grâce à Lucky Luke : elle sert en effet de décor à ses aventures.

Laura de Force Gordon

Laura de Force Gordon

Laura de Force considère Virginia City comme son point fixe, mais elle continue de voyager inlassablement. En 1868, elle créé des liens avec des spiritualistes de San Francisco. Laura de Force est de plus en plus connue : elle gagne désormais 300 $ à chaque intervention spiritualiste. Elle transforme la tribune spiritualiste en tribune politique et à partir de 1869, elle mêle en permanence spiritualisme et discours suffragiste. Elle va partout et n’hésite pas à prendre la parole dans les saloons des villes de mineurs pour parler égalité et droit de vote.

En 1870, elle s’installe définitivement à Mokelumne, aujourd’hui Lodi. Charles la suit et s’emploie dans la ville comme médecin. Cette petite ville est alors le bout de la ligne du chemin de fer de Central Pacifique. Elle prospère grâce à l’industrie du bois (scieries), aux vignes et à l’élevage extensif.

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